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à celui-là d'étendre les siennes vers l'autel de la loi ; à tel de compter les nuages en priant, comme vous dites; à tel autre de compter les panneaux d'un lambris ; au premier d offrir à son Dieu sa propre vie en sacrilice, au second d'offrir celle d'un bouc. Prenez-y garde, c'est autoriser l'irréligion, que d'ôter la liberté de la religion et d'interdire le choix de la divinité, de ne pas me permettre d'adorer qui je veux, pour me contraindre d'adorer qui je ne veux pas. Où est le Dieu qui aime les hommages forcés ? Un homme lui-même en voudrait-il ? Aussi vous permettez aux Égyptiens de se livrer en toute liberté à l'extravagance de leurs superstitions, d'inscrire au rang des dieux les oiseaux et les bêtes, de punir de mort quiconque a tué l'un de ces dieux. Chaque ville, chaque province a sa divinité parliculière : la Syrie Atagarte, l'Arabie Dysarès, le Norique Bélénus, l'Afrique sa déesse Céleste, la Mauritanie ses rois. Je crois n'avoir nommé que des provinces romaines, et pourtant leurs dieux ne sont pas ceux des Romains. Ils sont tout aussi étrangers à Rome que les divinités consacrées par les municipes de l'Italie, Delventinus àCassin, Visidianus à Narni... A nous seuls il est défendu d'avoir une religion en propre. Nous outrageons les Romains, nous cessons d'être Romains, parce que notre Dieu n'est pas adoré des Romains. Toutefois, que vous le vouliez ou non, notre Dieu est le Dieu de tous les hommes; l'univers lui appartient. Mais chez vous on est libre de tout adorer, hors le vrai Dieu, comme s'il n'était pas juste que le Dieu de qui nous dépendons chacun fût adoré ^ »
1. Apolog., XXIV. « Apud vos quodvis colère jus est, praeter veru-iu DeurUi » On connaît la traduction de Bossuet : « Tout était Dieu, excepté Dieu même. » (D:sc. sur riiist. univ., n, 3i)
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Gel argument ad hominem se réduisairk dire: donneznous la liberté que vous accordez à tout le monde, appliqueznous le droit commun. Il ne ralhiii rien moins ((u'un entêtement aveugle et une partialité révoltante pour se refuser à l'évidence d'un raisonnement si net et si concluant. Abstraction faite de la divinité du christianisme, l'éijuité la moins stricte demandait encore qu'on fil droit à une réclamation si bien fondée, et qu'en permettant aux Égyptiens d'adorer des poireaux, on tolérât également une religion qui se recommandait à première vue par un spiritualisme élevé. Vous avez remarqué sans doute avec quelle vigueur Tertullien repousse la contrainte qu'employait la magistrature romaine pour déterminer les chrétiens à sacrilier aux idoles. Un peu plus loin, il revient sur le même sujet pour s'exprimer en termes encore plus énergiques.
« Mais puisque forcer des hommes libres à sacrifier malgré eux est une injustice criante, attendu que tout acte religieux doit être volontaire, quoi de plus inepte que de vouloir contraindre un homme à honorer des dieux qu'il aurait tout intérêt à se rendre favorables s'il les reconnaissait ? N'a-t-il pas le droit de vous répondre au nom de sa liberté : « Je ne veux « pas, moi, des bonnes grâces de Jupiter. De quoi vous mè- « lez-vous? Que Janus s'irrite contre moi, qu'il me montre « tel visage qu'il voudra, peu vous importe ! » ^
Enfin, Messieurs, pour vous faire connaître toute la pensée de Tertullien sur ce point, permettez-moi de citer un passage de la lettre au proconsul Scapula, où le prêtre de Garthage, reprenant la thèse soutenue quelques années auparavant dans
•1. Apolog., xxviii.
i.A 1. 1 H i: li T !■; 1)1-: co.nsciî^nci:. lo.s
l'Apologétique, formule de nouveau son sentiment sur la contrainte en matière religieuse.
« Il est de droit humain que chacun adore ce ([u'il juge à propos, comme d'ailleurs c'est un pouvoir qu'il tient de la nature; la religion de l'un ne nuit ni ne profite à celle de l'autre. Il est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être embrassée volontairement, non par force. Tout sacrifice demande à être fait de bon cœur. Ainsi, quand même vous nous forceriez de sacrifier à vos dieux, il ne leur en reviendrait aucun honneur ; ils ne peuvent se plaire à des sacrifices qu'on leur offre malgré soi, à moins qu'ils n'aiment la violence. Or, un Dieu n'aime pas la violence \ »
On ne saurait mieux flétrir la conduite des païens qui voulaient contraindre les fidèles à brûler de l'encens devant des idoles dont ceux-ci proclamaient l'inanité. Quant au principe général que pose Tertullien, il est incontestable. Un acte religieux n'a de valeur morale qu'autant qu'il est l'expression d'une conviction intérieure: et l'on ne saurait forcer un homme d'agir contre sa conscience sans l'exposer à faire un acte d'hypocrisie dont il résulterait aussi peu d'honneur pour la Divinité que de profit pour l'àme. L'hommage que nous devons à Dieu a besoin d'être volontaire et libre pour rester à la fois digne de celui qui le reçoit et de celui qui le rend. C'est pourquoi les armes de la persuasion sont les seules dont la vérité ait le droit de faire usage pour convertir les âmes ; j'ajouterai même qu'il lui serait impossible d'en employer d'autres dans ce but, et que par le fait elle n'a jamais songé à obtenir l'assentiment des esprits sinon par l'influence de la
J, Lettre d Scapida, n.
toc» J,'Al'OL(i(;KTiniK.
parole et de l'exemple; car il serait absurde de vouloir emporter l'adliésiou de riuielligence à une doctrine autrement que par des motifs ou des raisons. Vous auriez l)eau fustiger un homme jiis(iu'au sani; jxMir lui l'aire accroire une chose; il se hâtera de vous dire qu'il y croit pour mettre lin à l'opération, mais il n'en sera pas plus convaincu intérieurement, si vous ne lui donnez aucune preuve. Il ne saurait donc y avoir le moindre doute à cet égard : la vérité, (|ui est d'un ordre spirituel, s'adressant également à des esprits, n'a pas, ni ne saurait avoir, ni ne pourrait songer à revendiquer d'autres armes que celles de la persuasion; pas plus qu'on ne pourrait se servir de bateaux à vapeur pour aller à pied ou de chemins de fer pour naviguer. Mais, cela posé, les paroles de TertuUien demandent une explication, afin que toute équivoque disparaisse et qu'on ne soit pas tenté de prêter à l'apologiste des opinions que démentent tous ses écrits.
En déclarant que chaque homme a le droit d'adorer ce qu'il juge à propos, TertuUien n'a pu vouloir dire que toutes les religions soient également bonnes, ni que Ton ne commette pas de faute en préférant l'erreur à la vérité. Cette maxime, qui consacre l'indifférence en matière religieuse, ne saurait être imputée à un homme dont la vie entière s'est passée à démontrer que le christianisme est la seule religion véritable, et que l'on encourt la damnation éternelle pour avoir fermé les yeux volontairement à l'évidence de ses preuves. Sous ce rapport, rhonime n'a qu'un droit comme il n'a([u'un devoir, celui d'embrasser la vérité (|ui se présente à lui avec des caractères propres à la faire reconnaitre et distinguer de l'erreur. Nous avons bien le pouvoir, ou si vous le voulez, la acuité de professer une religion fausse, comme nous avons la
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faculté de mentir, de voler, d'assassiner même ; mais le droit, jamais. C'est parce qu'on perd de vue cette distinction élémentaire entre le droit et la faculté de faire une chose, que la question de la liberté de conscience donne lieu à tant de divagations et de malentendus. L'homme n'a pas plus le droit d'admettre l'erreur que de commettre le mal ; mais, encore une fois, il en a le pouvoir, natiiralis potestas, comme le dit très bien Tertullien, par le fait même que nous sommes doués du libre arbitre. Voilà donc un premier sens qu'il faut écarter des passages que nous discutons : le prêtre de Carthage ne prétend nullement qu'il soit indifférent pour l'homme, pour ses destinées éternelles, d'adorer Jupiter ou le vrai Dieu; au contraire, il s'attache continuellement à démontrer aux païens qu'ils se ferment la voie du salut en rejetant de mauvaise foi la seule religion véritable, celle du Christ. La proposition se restreint à la liberté extérieure dont l'homme doit jouir au milieu de ses semblables dans la profession de son culte: c'est ce que l'auteur appelle un droit humain, jus humanmn.
Mais encore. Messieurs, ce droit humain lui-même doit-il être expliqué d'après les développements que Tertullien donne à sa pensée dans tout le cours de ses écrits. Et d'abord, la distinction que nous venons d'établir entre le droit et la faculté de faire une chose revient ici tout entière. Comme il ne saurait y avoir de droit contre le droit, les hommes ne peuvent pas nous conférer le droit d'enseigner ou de professer l'erreur, non plus que celui de commettre le mal : dans ce cas, le mot droit équivaut de rechef à celui de fiiculté, de pouvoir, de licence, etc. Les lois humaines peuvent bien tolérer ce que Dieu réprouve, mais non pas créer le droit de le
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Irtirt'. AdiiHitoiis iic'aiimoiiis le mot (jirrmploic Tcrlullioii. quoiqu'il prête à Tniuivoquo, toujours est-il (|iie Tapologiste n'accepte pas sans, réserve cette liberté «-xtérieure dont riiomme doit jouir dans Texercice d'un culte quelconque. Nous 1 avons entendu tout à Theure opposer aux païens ce raisoiuicniciit : si le christianisme était un mal et que vos dieux tussent réellement ce ({uc vous pensez, vous auriez le droit de nous proscrire; mais comme nous vous prouvons le contraire par des arguments auxquels il vous est impossible de répondre, vos mesures préventives sont iniques. En d'autres termes, si vous professiez la vérité et nous l'erreur, nous ne nous plaindrions pas ; mais parce que c'est précisément l'inverse, vous violez toutes les lois de la justice en sévissant contre nous. Voilà pourcpioi la démonstration de la vérité du christiaiiisiiie et de la fausseté des doctrines polythéistes forme le jtoint capital de son apologie. Kvidenunent Tertullien n'im])ose pas à la vérité le devoir de tolérer toujours et partout l'erreur à coté d'elle : il reconnaît qu'il peut y avoir des cas où cette tolérance doit se renfermer dans certaines limites: bref, il n'admet pas la liberté des cultes dans un sens absolu et illimité. Or', ces restrictions suffisent pleinement pour justifier en principe la conduite qu'ont tenue les États catholiques au moyen âge dans la répression de> hérésies.
Certes, l'éloquent écrivain a parfaitement raison de dire que tout sacrifice d(Mnande à être fait de bon C03ur, que la religion, étant rnie affaire de conscience, doit être embrassée volontairement et non par la force, partant que la vérité n'a d'autres armes pour pénétrer dans les cœurs que celles de la persuasion. Mais autre chose est de contraindre (pielqu'un à
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taire des actes religieux auxquels sa conscience se refuse, ce qui n'est jamais permis, autre chose de l'empêcher de pervertir les âmes par la parole et par Texemple. Il ne faut pas s'obstiner à vouloir sauver un homme malgré lui, soit ; mais ce qu'on peut exiger de lui, c'est qu'il ne travaille pas à perdre les autres malgré eux. Car le droit de chacun finit là où commence le droit d'autrui. Supposez donc un État catholique comme ceux dont je viens de parler, où la vérité règne sans partage, acceptée de tous comme le bien suprême de leur âme : à coup sûr chacun y a le droit de conserver sa foi, de telle sorte que personne ne vienne l'inquiéter dans ce qu'il a de plus cher et de plus précieux. Supposez maintenant une poignée de gens, comme les Albigeois et les Vaudois, venant ressusciter les plus hideuses théories du manichéisme, trompant la foi des âmes simples et honnêtes, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, faisant un appel aux plus mauvaises passions de l'homme, et menaçant en outre le repos de l'État par leurs attaques contre TÉglise : certes, les princes chrétiens avaient non seulement le droit, mais encore le devoir de protéger la conscience de leurs sujets contre de pareilles invasions, d'éloigner d'eux les périls auxquels le sophisme aidé par les passions exposait la foi, de réprimer même par la force matérielle ceux qui les premiers en avaient fait usage pour appuyer des prédications incendiaires : ils se trouvaient dans le cas de légitime défense contre une agression injuste; ils assuraient la liberté des âmes menacée par l'oppression de l'erreur et du vice. Et qu'on ne dise pas que cette répression des hérésies au moyen âge justifie les persécutions des empereurs païens contre le christianisme. Tertullien nous montre qu'il n'y a pas la
no I.Al'OI.or. ftïlQCK.
moindre <mal(>i,Mo entre ces deux faits. Ce n'est pas pour prO' tëger la conscience de ses sujets que l'ancienne Home proscrivait le culte chrétien, puisqu'elle avait ouvert la porte à toutes les religions du )Honiic entier: jiar eonséfpient. elle ne pouvait, sans faire preuve dune partialité révoltante, exclure le christianisme du droit commun. De plus, les disciples de rKvangile ne soutenaient pas leurs doctrines les armes à la main : loin d'exciter ni troiiiile ni sédition dans l'empire, ils ne se défendaient même pas contre leurs oppresseurs, se bornant à supporter avec courage les supplices et la mort auxquels on les condamnait. Certes, il y a loin d'une pareille conduite à celle des l)éi('il(|iies dont je parle, y compris les luthériens et les calvinistes. Enlin, la différence essentielle, c'est que la vérité se trouvait du côté des chrétiens ; or, nul, dit Tertullien en s'adressant à ses adversaires, nul n'a le droit de proscrire la vraie religion, tandis que nous serions justement punissables si, refusant d'adorer vos dieux, nous attaquions la vérité.
J'ai résumé la doctrine du prêtre de Carthagesur la liberté de conscience pour montrer qu'il s'accorde là-dessus avec les autres apologistes. Revendication du droit commun au milieu d'une société qui permettait la libre profession de tous les cultes, même des plus ridicules et des plus pernicieux : affirmation du droit essentiel à la vi'rité comme résultant de la divinité du christianisme, tel est le double mode d'argumentation (ju'il emjtloie tour à t(jnr. S'il affirme avec raison qu'on ne doit contraindre personne à faire un acte religieux qui répugne à sa conscience: s'il reconnaît que chaque homme tierit de la nature et des lois le pouvoir de régler sa croyance, il n'étend pas cette proposition au point