‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 82 sur 234 · Apolog., xxxv · texte numérisé non relu

Apolog., xxxv

LE Clin ÉTIKN ET LE CITOYEN. 145

Combien de t'ois vous êtes-vous déchaînés contre les chrétiens, autant pour assouvir vos haines personnelles que pour obéir aux lois !... Avez-vous remarqué cependant que nous ayons jamais songé à user de représailles? Une seule nuit, et ([uehiues llambeaux, en faudrait-il davantage pour nous assurer une large satisfaction, s'il nous était permis de repousser le mal par le mal ? Mais à Dieu ne plaise qu'une religion divine ait recours, pour se venger, à des feux allumés par la main des hommes, ni qu'elle s'afflige d'épreuves qui démontrent ce qu'elle est. Que si, cherchant la vengeance dans une révolte ouverte, nous levions publiquement l'étendard, est-ce la force, sont-ce les ressources qui nous manqueraient '? Les Maures, les Marcomans, les Parthes eux-mêmes, ou toute autre nation renfermée dans les limites d'un territoire estelle plus nombreuse qu'une société qui embrasse le monde ? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons tout l'empire, vos cités, vos iles, vos forteresses, vos municipes, vos assemblées, les camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. Nous pouvons compter vos armées : elles sont moins nombreuses que les chrétiens d'une province. Quelle guerre ne serions-nous pas capables d'entreprendre, même à forces inégales, nojs (jui nous laissons égorger avec tant de courage, si d'après notre doctrine il ne valait pas mieux souffrir la mort ({ue de la donner ? Sans même prendre les armes, sans nous révolter ouvertement, nous pourrions vous combattre par le seul fait de notre séparation. Que cette immense multitude d'hommes vint à vous quitter brusquement pour se retirer dans quelque contrée lointaine, la perte de si nombreux citovens de toute condition eût couvert de honte votre

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gouvernement et vous eût assez ])unis. Nul doute (|u'épouvantés de votre solitude, à l'aspect de ce silence universel, devant cette immobilité d'un monde frappé de mort, vous n'eussiez cherché à (pii commander : il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens * ! »

Pour que Tertullien pût s'exprimer avec une telle assurance, il faut évidemment que le nombre des chrétiens ait été très considérable dans l'empire romain vers la fin du deuxième siècle. Tous les anciens monuments témoignent, en effet, de ce rapide accroissement de la religion catholique. Certes, il n'y a pas d'exemple d'une pareille multitude d'hommes subissant pendant trois cents années la plus terrible des persécutions sans que l'idée de la révolte eût germé un seul instant dans leur esprit : c'est là un prodige de patience qu'il est inq)Ossible d'expliquer humainement ; seule, la grâce divine a pu communiquer à une société si nombreuse une force de résignation suffisante pour supporter avec calme une telle oppression. Car enlin, comme le dit Tertullien, rien n'eût été plus facile aux chrétiens que de mettre l'empire à deux doigts de sa ruine en se révoltant contre un pouvoir tyrannique. Aussi, Messieurs, l'attitude pacifique des premiers fidèles en face de leurs persécuteurs a- 1 -elle donné lieu, pendant le dix-septième siècle, aune controverse assez vive entre Bossuet et le ministre calviniste Jurieu ^ ? Assurément, rien ne ressemble moins à l'esprit de soumission dont l'Église primitive avait été animée sous les empereurs païens, que l'esprit de révolte qui souillait parmi les adeptes de la prétendue

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