‹ Tertullien (volume 2)Chapitre 92 sur 234 · Ibid.. xi.vi · texte numérisé non relu

Ibid.. xi.vi

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On s\'st plu (|iiel(jut'f'()is à roim''seiil<'i' l'apologiste africain comme déniant à la raison naturelle ses droits légitimes et sa vraie puissance. L'esprit de parti, toujours prêt à forcer le sens (les mots et à se faire une arm.c de ce «pii semble prêter à h) (•i'ili(|ii(', s'est piévalu de (iu('l(|ues tirades véhémentes contre les philosophes de l'antiquité pour ériger Tertullien en adversaire de la philosophie elle-même. Rien ne paraît moins juste que cette appréciation, lorsqu'au lieu de s'arrêter à quelques expressions un peu dures, on veut bien tenir compte de renseml)le des doctrines. Autre chose est la ])hilosophie, autre chose les systèmes philosophiques imaginés par les chefs des différentes écoles : on peut signaler ce qu'il y a d incomplet et de défectueux dans ces théories, sans condanmei' pour cela ce qui est en dehors et au-dessus de toute spéculation individuelle. Certes, Tertullien ne ménage pas les reproches à ces hommes (jui, au lieu de suivre les lumières du bon sens et de la tradition, ont préféré se perdre dans les rêves d'une intelligence éprise d'elle-rriêrae ; mais, en accusant les maîtres de la science païenne d'avoir entassé erreurs sur erreurs, il est loin d'incriminer l'àme humaine qu'un mouvement naturel incline vers la vérité. Nul n'a mieux démontré l'harmonie des principes de la foi avec le témoignage instinctif, sponîané, do l'àme. et le soin (|u'il met à dégager le caractère ou les bases rationnelles de la religion chrétienne n'est pas un des côtés les moins remarquables de ce grand écrivain. Le point capital de la controverse avec les pa'i'ens restait toujours le dogme de l'unité de Dieu. Pour opposer à leurs adversaires des témoignages non suspects, les apologistes des deux premiers sièoles avaient coutume de parcourir les monuments de littérature ancienne, et de recueillir dans les

ACCORD DK LA RAISON AVEC l.A KOf. lo9

écrits des philosophes on des poètes tous les passages favorables à la doctrine d'un Dieu unique. Saint Justin, en particulier, employait cette méthode qui, à défaut d'une rigueur absolue, avait du moins le mérite d'une valeur relative \ Mais il en était résulté ce qui arrive souvent en pareil cas ; dociles à suivre leurs maîtres dans la voie de l'erreur, les païens refusaient de se laisser guider par eux sur le chemin de la vérité. C'est pourquoi, sans blâmer le mode de démonstration adopté par ses devanciers, TertuUien laisse de côté un travail d'érudition dont il n'attend pas beaucoup de fruit. 11 invoque hardiment un témoignage nouveau, un témoignage, dit-il, plus connu que toutes les littératures, plus répandu que toutes les sciences, plus célèbre que tous les systèmes, plus grand que l'homme tout entier, ou du moins qui constitue la plénitude de l'homme : c'est le témoignage de l'àme, mais de l'àme rendue à sa simplicité primitive, et non pas telle que l'ont faite les préjugés de race ou d'éducation.

« Viens donc, ô àme humaine, s'écrie-t-il, comparais devant nous, soit qu'il faille avec plusieurs philosophes te reconnaître pour une substance éternelle et divine, et par là même d'autant plus incapable de mentir ; soit qu'étrangère à la divinité, tu n'aies rien que de mortel, comme l'a professé le seul Épicure, ce qui fera paraître ton témoignage d'autant moins suspect: soit que tu descendes du ciel ou que la terre te conçoive; que les nombres ou les atomes composent ton être; que tu naisses aA'ec le corps ou que tu lui sois ajoutée après coup; d'où «[ue tu viennes, et de quelque manière que tu rendes l'homme un animal raisonnable, doué d'intelligence

1, Justin pt Ips Apologistes an deuxième siècle, \cMnX^,

100 TI'.AITÉ'nr I KMOIGNVOK HE l/AMI!.

t'I de M'iiliinciit, irpoiids-iiiui ! Mais ce n'est pas toi qiiej'a|)pelle, ù âme qui, t'urniée dans les écoles, exercée dans les bibliullièques et nourrie dans les académies ou sous les portiques de la Grèce, débites d'orgueilleuses maximes. Non, viens ici dans toute la rudesse, dans toute la simplicité de ton ignorance primitive, telle que te possèdent ceux (pii n'ont que toi ; accours de la voie publique, du carreCoiu", de l'atelier. 11 me faut ton inexpérience, puis<iue personne n'ajoute plus toi à ton habileté, si petite qu'elle soit. .Je ne te demande que ce que tu apportes avec toi dans l'homme, soit que tu le tires de ton propre fonds, ou que tu le reçoives de ton auteur, n'importe kMpiel. Tu n'es pas chrétieime que je sache; car tw as couiiiinc de devenir et non de naître chrétienne. Toutefois les chrétiens requièrent aujourd'hui ton témoignage: étrangère dépose contre les tiens, afin que nos persécuteurs rougissent devant toi de leur mépris pour une doctrine dont tu es complice ^ »

Vous voyez par cette belle apostrophe à l'âme humaine sur quel terrain se place le prêtre de Carthage pour combattre le polythéisme. 11 fait appel au sens intime, à ce qu'il y a de primitif et d'essentiel dans l'esprit de chaque homme. Pour recueillir cette voix de la iiaturedans toute sa [)ureté, il commence par écarter les préjugés qui l'étouffent. L'âme qu'il prend à témoin n'est point celle qui a passé par les écoles des philosophes où elle échange sa simplicité native contre une habileté d'emprunt; Tertullien s'adresse de préférence à l'artisan, à l'iioninic (lu peu[)le, à tous ceux dont une fausse science n'a point peiNcrli le jugement. C'est à eux (ju'il

1, De Tesliiitunii) aniline, i.

.vccoi; n ni; l\ hmson a\ i-c \.\ roi. IGl

fleniaudr, non i)a>:f*c' ([u'Aristod'. Philon ou Zenon ont a[i|)i'is à leurs disciples, mais ce que la nature dicte à chacun, ce qui est l'expression du bon sens. Il perce l'enveloppe don( l'éducation païenne recouvrait les âmes pour arriver jusqu'au for intime où Dieu parle à l'homme et où la conscience prononce ses arrêts. C'est là ({u*il cherche le point d'appui des croyances chrétiennes, le lien ([ui unit la raison à la toi. Cette analyse psychologique prouve sans contredit l'esprit d'observation de Tertullien et sa ijrande sagacité. Voici comment il applique sa méthode à la démonstration du dogme de l'unité de Dieu :

« On ne veut pas nous écouter quand nous prêchons un Dieu unique, de qui tout vient, sous qui tout subsiste. Eh bien, parle, ô àme : n'est-ce point là ta croyance à toi-même? Combien de fois, en effet, publiquement et avec cette liberté qu'on nous refuse, ne t'avons-nous pas entendue t'écrier, soit à la maison, soit au dehors, « s'il plaît à Dieu, si Dieu « le veut ainsi ! » Par ces paroles, tu proclames un Etre souverain, tu reconnais la toute-puissance de Celui devant la volonté de qui tu t'inclines; au contraire, en appelant par leurs noms Saturne, Jupiter, Mars, Minerve, tu nies l'existence de ces dieux ; tu étal)lis l'unité de Celui que tu te contentes d'appeler Dieu, de sorte que, lorsqu'il t'arrive de nommer les autres dieux, tu semblés n'avoir employé ce mot que comme une monnaie étrangère ou d'emprunt. La nature du Dieu que nous prêchons ne t'échappe pas davantage: « Dieu est bon, Dieu est bienfaisant I » voilà ton cri. « Mais « l'homme est méchant, » ajoutes-tu aussitôt ; c'est-à-dire que, par une proposition contraire et sous une forme indirecte, tu reproclies h l'honnne i]o devenir méchant dès 1 ins-

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lant (lu'il s'éloigne du JJicd l)uii. (]».' inul. « <|iif Dieu vou> « bénisse », ce mot (|ui,. (liez le Dieu de loule l)onlé et de toute miséricorde, comprend toutes les bénédictions, formule auftuste de notre discipline et de nos actes, tu le prononces aussi volontiers (|u'il esi nécessaii'c à un clinHien. Alors même (|ue tu convertis la bénédiction en malédiction, en proférant le mot Dieu, tu témoignes encore avec nous (|ue sa toutepuissance s'exerce sur tout le monde \ »

Ainsi, le témoignage (|ue Tertullien demande à l'àme humaine ne se restreint pas à l'existence d'un Dieu unique, mais s'étend jusqu'aux attributs divins. Polythéistes, par suite de l'éducation qu'ils ont reçue, les païens expriment malgré eux la vérit-' qui s'échappe du fond de leur cœur comme un cri de la nature. L'apologiste trouve un hommage involontaire rendu à la justice de Dieu dans ces locutions familières: « Dieu le voit; je remets cette affaire à Dieu; Dieu me le rendra; que Dieu décide entre nous! » Il n'hésite même pas à tirer de ce langage usuel des conclusions encore plus larges. Quand, pour exprimer d'un seul mot toute l'horreur qui les saisit, les païens appellent démon un homme souillé de crimes, ne reconnaissent-ils pas par là l'existence des anges rebelles? N'est-ce pas affirmer la survivance de l'àme au corps et même la résurrection future que de charger la mémoire des mortsde malédictions oudeleur souhaiter la paix et le bonheur? Ce désir inné à l'homme de prolonger son souvenir dans l'esprit de ses semblables iie prouve-t-il pas que l'àme aspire invinciblement à une vie sans fin ? Et qu'on ne dise pas que l'enseignement des écoles a répandu

1; De Testhnonioaniinœ, II.

ACCUIII) I>E i.A UAISON AViiC LA KOI. 103

parmi la nuiltitudc ces opinions erronées, ou introduit ces locutions vicieuses fortifiées parle temps et par l'habitude. Non tout cela est le jet naturel de la pensée, la traduction du sens populaire, en dehors de toute culture scientifique. L'àme s'exprimait ainsi avant Téclosion des littératures humaines; la parole a précédé les livres, le sentiment est antérieur à l'éloculion, et l'homme a devancé le philosophe ou le poète\ Tertullien est admirable lorsque, pour mettre en relief ce qu'il y a d'instinctif et de spontané dans ces manifestations de l'àme, il la dépouille de ce qu'elle a reçu du dehors pour la montrer toute nue dans la richesse de sa simplicité originelle :

« Ces témoignages de l'àme, s'écrie-t-il, sont d'autant plus simples qu'ils sont plus vrais, d'autant plus populaires qu'ils sont plus simples, d'autant plus communs qu'ils sont plus populau'es, d'autant plus naturels qu'ils sont plus communs, d'autant plus divins qu'ils sont plus naturels. De tels arguments, j 'imagine, ne paraîtront ni puérils ni frivoles, pour peu (jue l'on réfléchisse à la majesté de la nature, d'où l'àme emprunte son autorité. Plus on attribue à la maîtresse, plus on accorde à l'élève. La nature donne la leçon, l'àme la répète. Tout ce que la première enseigne, tout ce que la seconde apprend, émane de Dieu, c'est-à-dire du maître de la maîtresse elle-même. Qu'est-ce que l'àme peut se flatter de savoir sur cet instituteur souverain ? A toi de l'apprécier, en consultant celle qui est en toi. Interroge celle qui te rend capable de sentir : tu la trouveras tantôt prophétesse de l'avenir, tantôt riche de pressentiments, toujours pleine de

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