Œuvres de Gresset, 1. 1*»*, Londres, 176o
amusement, et que les amusements ne sont permis qu'autant qu'ils sont nécessaires ou utiles, le citoyen de Genève examine si le théâtre satisfait à cette condition. La proposition qu'il soutient et qu'il développe à cet égard est celle-ci : l'effet moral des spectacles ne saurait jamais être bon ni salutaire en lui-même, puisqu'à ne compter que leurs avantages, on n'y trouve aucune sorte d'utilité réelle sans inconvénients qui la surpassent. Le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les altérer. Et d'abord, le bien qu'il produit est nul. Au lieu de purger les passions, tout le soin de l'auteur dramatique est de les flatter, sinon les spectateurs seraient bien vite rebutés. La scène n'est qu'un tableau des passions humaines dont l'origine est dans tous les cœurs ; or, peindre les mœurs, ce n'est pas les corriger, et un laid visage ne parait point laid à celui qui le porte. Que si on veut les corriger par leur charge, on quitte la vraisemblance de la nature, et le tableau ne fait plus d'effet. On nous dit que le théâtre rend la vertu aimable et le vice odieux. Oui, je le veux bien, au sortir de là le spectateur aime la vertu ; mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère eu profiter; il n'en veut pas pour lui, parce qu'elle lui serait coûteuse. Que va-t-il donc voir au spectacle? Précisément ce qu'il voudrait trouver partout : des leçons de vertu pour le public dont il s'excepte, et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui. J'entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur; soit. Mais quelle est cette pitié ? Une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui l'a excitée ; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions; une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes et n'a jamais pro-
duit le moindre acte d'humanité. Sylla pleurait au théâtre et faisait égorger ses concitoyens. Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables et pleurer des malheurs imaginaires, à quoi tout cela vient-il aboutir ? A être content de soi-même, à s'applaudir de sa belle âme, à épuiser dans des fictions la sensibilité qu'il faudrait déployer pour les maux réels qui affligent l'humanité. Quant aux belles leçons et aux brillantes maximes qu'on lui a débitées avec tant d'emphase, le spectateur a grand soin de les reléguer sur la scène : il s'accoutume à y voir un jeu de théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y aurait de la folie à vouloir transporter sérieusement dans la société. Ainsi, la plus avantageuse impression des meilleures tragédies consiste à réduire à quelques affections passagères, stériles et sans effet, tous les devoirs de l'homme ; à nous faire applaudir de notre courage en louant celui des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu guérir, de notre charité en disant aux pauvres : Dieu vous assiste ! Voilà le résultat moral du théâtre. Mais si le profit qu'on peut en retirer est à tout le moins fort problématique, le mal qu'il produit n'est pas douteux. Ici Rousseau se rapproche de Bossuet en signalant l'influence fâcheuse de ces représentations qui mettent en jeu la plus subtile des passions humaines.
« Les écrivains ecclésiastiques, dit-il, ont souvent et fortement allégué les effets qu'entraîne l'intérêt de la scène, uniquement fondé sur l'amour. Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la manière de le présenter : l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime, son but est
ilO LA QUESTION DU THÉÂTRE
honnête ; souvent il est sacrifié au devoir et à la vertu, et, dès qu'il est coupable, il est puni. Fort bien : mais n'est-il pas plaisant qu'on prétende ainsi régler après coup les mouvements du cœur sur les préceptes de la raison et qu'il faille attendre les événements pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des situations qui'les amènent? Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles, mais de disposer l'âme à des sentiments trop tendres, qu'on satisfait ensuite aux dépens de la vertu... Quand il serait vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes, s'ensuit-il de là que les impressions sont plus faibles, que les effets en sont moins dangereux? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étaient moins douces, moins séduisantes que celles d'un amour criminel, à qui l'horreur du vice sert au moins de contre-poison! Mais, si l'idée de l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur... Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra : il séduit ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise; s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaiiicre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant pour ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mène au plaisir; on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit obligé d'être un héros; et c'est ainsi qu'admi
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rant l'amour honnête, ou se livre à l'amour criminel *. » C'est le raisonnement même que faisait l'évêque de Meaux, et il suffit, pour en sentir la force, d'avoir égard aux conditions psychologiques de l'homme. On se tromperait beaucoup en s'imaginant que le caractère ou le but moral d'une pièce efface ou corrige les impressions qui résultent d'une peinture vive et séduisante des passions. Ces belles maximes s'oublient) et les impressions demeurent. Au fond, la tragédie de Phèdre renferme une leçon morale : c'est l'amour criminel qui trouve son châtiment dans les excès mêmes auxquels il se porte. Mais qui ne voit que cette profonde et saisissante peinture des douleurs d'une femme malheureuse n'est propre qu'à inspirer au spectateur de l'intérêt pour ce qui devrait, au contraire, lui donner une vive horreur, de telle sorte qu'à la fin il pourra se trouver plus disposé à plaindre Phèdre coupable qu'Hippolyte innocent? Est-il bien sûr que dans PolyeuCte même, la plus morale de toutes les pièces où lamour ait été mis en scène, le spectateur ému parles lamen* tations éloquentes de Pauline ne soit pas tenté d'accuser de dureté la conduite de Polyeucte, sacrifiant l'amour au devoir? Il faudrait avoii* peu étudié le cœur humain pour trouver cette hypothèse imaginaire. Voilà le danger de ces représentations théâtrales qiii, lors même qu'elles cherchent à inspirer l'estime de la vertu par le tableau du vice et de ses égarementsi en sont réduites par les nécessités de Part à ne pas prêter au mal un caractère trop odieux, sous peine de rebuter les assistants, tl en est des drames comme des romans : les plus licencieux ne sont ps,s toujours ceux qui présentent lé