‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 105 sur 211 · Lettre d d'Aternbert $iir let ipectables · texte numérisé non relu

Lettre d d'Aternbert $iir let ipectables

plusde périls pour les mœurs; la passion s'insinue bien mieux par ce qui flatte délicatement les penchants de l'homme que parce qui révolte la pudeur. Puis, Messieurs, lorsqu'on veut juger la question du théâtre, il ne faut pas envisager uniquement l'influence qu'il exerce sur ceux qui écoutent et qui voient, mais encore l'effet qui en résulte pour ceux qui récitent et qui jouent. Nous avons entendu Platon émettre à cet égard une proposition incontestable : l'imitation habituelle et expressive des passions est propre à en développer le fond. Ce que le philosophe athénien énonçait en principe, Rousseau le constate par des faits; il observe qu'en général l'état de comédien est un état de licence et de mauvaises mœurs : les hommes, dit-il, y sont livrés au désordre, les femmes y mènent une vie scandaleuse ; les uns et les autres, avares et prodigues à la fois, toujours accablés de dettes et toujours versant l'argent à pleines mains, sont aussi peu retenus dans leurs dissipations que peu scrupuleux sur les moyens d'y pourvoir. Après avoir rappelé ces résultats, que l'expérience ne permet guère de révoquer en doute, il se demande si une profession qui entraîne de pareils inconvénients, et à laquelle du reste s'est attaché une sorte de déshonneur dans tous les temps et dans tous les lieux, si cette profession, dis-je, ne doit pas être regardée comme dangereuse en soi ; car des préjugés universels supposent aussi une cause universelle, et quand une institution a des conséquences généralement mauvaises, c'est à elle-même qu'il faut s'en prendre, et non pas seulement à l'abus qu'on peut en faire. Déjà Bossuet avait signalé les désordres si communs dans cette profession, et il n'avait pas craint de prononcer ce mot sévère : « Quelle mère, je ne dirai pas chrétienne, mais tant

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soit peu honnête, n'aimerait pas mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre? » Mais, longtemps auparavant, TertuUien attaquait la profession de comédien en s'appuyant à la fois sur les lois de la décence et sur les arrêts de l'opinion publique.

« Quelle étrange contradiction! s'écriait-il; on voue par des arrêts publics toute cette classe à l'infamie légale ; on la bannit du palais, de la tribune aux harangues, du sénat, de Tordre équestre, on lui interdit toutes les dignités et jusqu'à certains ornements. perversité humaine! aimer ceux que l'on châtie! mépriser ceux que l'on approuve! exalter l'art et flétrir Tartiste! singulière justice, de frapper un homme pour les mêmes causes qui lui méritent la faveur! Je me trompe, quel éclatant aveu que la chose est mauvaise, puisque les acteurs, si bien accueillis qu^ils soient, n'échappent pas au déshonneur I Si donc la justice humaine ne néglige pas de les condamner, malgré l'attrait du plaisir, si elle leur interdit toute espèce de dignités pour les jeter sur Técueil de l'infamie, avec combien de rigueur la justice divine sévira-t-elle contre des artisans de cette nature? Plairait-il à Dieu ce cocher du cirque, qui trouble tant d'âmes, qui allume tant de fureurs, qui excite tant d'émotions diverses, couronné comme un prêtre païen ou brillant des couleurs d'un maître d'impudicité?... Je vous le demande encore, le masque théâtral plaira-t-il à Dieu? Si le Seigneur rejette toute espèce de simulacres, à plus forte raison défendra-t-il de calquer son image! Non, l'auteur de la vérité n'aime pas ce qui est faux: tout ce qui sent la feinte est adultère à ses yeux. Par conséquent, vous qui contrefaites la voix, le sexe, l'âge, vous qui jouez l'amour, la colère, les gémissements, les larmes, Dieu

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ne VOUS approuvera pas, puisqu'il condamne toute hypocrisie*. »

Rousseau se borne à reprendre la thèse de TertuUien quand il définit le métier de comédien Part de se contrefaire : revêtir un autre caractère que le sien, paraître différent de ce qu'oD est, se passionner de sang-froid, dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si on le pensait en réalité, et oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui, voilà le rôle de l'acteur. Mais ici, je dois l'avouer, le citoyen de Genève comme le prêtre de Carthage me semblent tomber l'un et l'autre dans l'exagération; or, si l'on doit craindre d'affaiblir les préceptes de la morale, il ne faut pas non plus les outrer. S'il était vrai, comme le dit TertuUien, que toute représentation théâtrale eût le caractère d'une hypocrisie blâmable, il s'ensuivrait que le spectacle est mau* vais par lui-même; dès lors il faudî*ait le condamner d*une manière absolue. Or, cette opinion me paraît d'une rigueiiî* excessive. Nous disons bien que la fréquentation du théâtre est en général plus ou moins dangereusCj suivant les circonstances et la nature des pièces qu'on y joue ; et nous ajoutons sans hésiter que les drames qui mettent en jeu l'amour profane ne sont jamais exempts de périls pour les mœurs. Mais entre une chose dangereuse en soi et une chose mauvaise par elle-même, il y a, Messieurs, une grande différence : on prémunit fortement contre l'une, tandis qu'on interdit l'autre sans la moindre restriction. Il existe, en effet, un genre de pièces, comme Athalie et Esther, qui n'ont rien de répréhensible, bien que là encore le mélange des deux sexes sur la

i. De Spectae.^xxiiu

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scène ne soit pas de nature à écarter toute espèce de difficultés. Bossuet lui-même reconnaît qu'il peut y avoir des représentations innocentes *. Gela suffit pour qu'on ne doive pas envelopper tous les drames dans une condamnation absolue. De même, quoi qu'en disent TertuUien et Rousseau, le spectacle n'étant pas illicite de sa nature, la profession des acteurs et des actrices, quoique généralement dangereuse pour le salut, ne doit pas être regardée comme une profession absolument mauvaise*. C'est le sentiment de saint Thomas, suivi par saint Antonin, saint François de Sales, saint Alphonse de Liguori; et Bossuet me paraît avoir trop restreint le sens du mot histrtones employé par TAnge de l'École, quand il veut y voir uniquement les baladins ou les jongleurs qui divertissent le peuple ^. Loin de moi la pensée de vouloir blâmer l'ancienne discipline de l'Église de France, aujourd'hui tombée en désuétude, [d'après laquelle les comédiens étaient regardés comme excommuniés. Mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer que tel n'a jamais été le sentiment suivi par l'Église universelle. Le règlement particulier établi à ce sujet par le Concile d'Arles, en 314, n'a été fait qu'à l'occasion des spectacles païens, et Ton peut même douter qu'il y soit question d'une censure à encourir par le fait même, ipso facto. J'insiste quelque peu sur ces détails, pour qu'on n'impute pas à l'Église entière des sévérités locales, qui du reste s'expliquent facilement lorsqu'on songe que les» lois romaines allaient jusqu'à déclarer les comédiens infâmes. Ce qu'il y a

i. Maximes et réflexions, p. 613.

2. Théologie morale, par Mgr Gousset, Paris, 1. 1»'', p. 293.

3. « Officium histrioûum non est secundum se illicitum. » Sum,, part, il, 2, quœst. 168, art. 3. — Bossuet, Maximes et réflexions, p. 580 et suiv.

de certain, c'est que tous les moralistes chrétiens s'accordent à voir dans les spectacles une source de dangers, tant pour les acteurs que pour les spectateurs. Si Tertullien s'attaque au principe même du théâtre comme mauvais en soi, c'est une exagération bien excusable lorsqu'on réfléchit aux désordres qu'entraînaient les spectacles du paganisme.

On opposait au prêtre de Carthage une difficulté que Bossuet et Rousseau ont examinée à leur tour: après tout, disaient les défenseurs du théâtre, il faut à l'homme des divertissements. Comme saint Jean Ghrysostôme, traitant plus tard le même sujet devant le peuple d'Antioche *, Tertullien s'élève à une haute éloquence, quand il montre au chrétien les beaux spectacles de la nature que Dieu nous met sous les yeux et les grandes choses de la foi qu'il nous est donné de contempler :

« Eh bien, je vous l'accorde, s'écrie-t-il, il faut à l'homme des délassements. Pourquoi donc êtes-vous assez ingrats pour ne pas estimer suffisants les plaisirs si nombreux et si variés que Dieu vous a mis sous la main? Quelle jouissance plus intime que notre réconciliation avec Dieu le Père et avec Notre-Seigneur, que la révélation de la vérité, la connaissance de nos erreurs passées et le pardon de tant de crimes commis autrefois? Quel plaisir plus grand que le dégoût du plaisir même, que le mépris du monde entier, avec la vraie liberté, une conscience pure, une vie qui se suffit à elle-même, sans nulle crainte de la mort? Quelle satisfaction plus douce que de fouler aux pieds les dieux des nations, de chasser les démons, d'avoir le don des guérisons miraculeuses et des

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