De Idol, XI
de la vérité lorsqu'il examine si un fidèle peut licitement remplir au milieu des païens les fonctions de maître d'école ou de professeur de belles-lettres. Pour apprécier à sa juste valeur la solution qu'il donne, il ne faut point perdre de vue que les principes de la morale, bien qu'invariables de leur nature, peuven1> néanmoins recevoir dans la pratique des applications diverses, suivant.les circonstances de lieu, de temps et de personne. Ainsi, nul ne saurait être tenté de vouloir chercher une participation quelconque à l'idolâtrie dans le fait d'un professeur qui, de nos jours, expliquerait à ses élèves la mythologie. Mais il n'en était pas de même au deuxième siècle, époque où l'on se trouvait en plein paganisme. N'étaitce pas favoriser les erreurs régnantes, que de former l'esprit de la jeunesse à la connaissance et au goût de ces choses, en déroulant devant elle toute la généalogie des dieux avec leurs fables et leurs aventures! Remarquez bien qu'il n'eût pas été permis à un maître chrétien de réfuter dans une école publique les doctrines que sa charge l'obligeait à exposer : autant valait pour lui se retirer de suite. Il en résultait que, dans de pareilles conditions, l'enseignement se serait réduit à catéchiser sur les idoles, suivant l'expression de TertuUien. Le moraliste africain a raison d'en conclure qu'un tel emploi répugne au caractère du chrétien. Aussi longtemps que la persécution ne permettait pas d'ouvrir des écoles chrétiennes, les chaires de l'enseignement restaient fermées aux disciples de l'Évangile. A cela on pouvait répondre par une objection assez spécieuse: « S'il est interdit aux serviteurs de Dieu d'enseigner les belles- lettres, il leur est donc défendu également de les apprendre ? Mais alors comment se formera-t-on à la sagesse humaine ? Gomment saura-t-on penser et agir,
puisque la littérature est la clef de toute la vie? Coiumeut répudier les études profanes, sans lesquelles il n'y a plus d'études religieuses*? » La réplique de Tertullien est plus saja;e que la fougue de son caractère ne donnerait lieu de l'espérer. Apprendre et enseigner, dit-il, sont choses bien différentes. Il ne TOUS est pas permis de professer la littérature païenne, parce que tous propageriez des doctrines dangereuses pour Tos auditeurs; mais rien ne vous empêche de fréquenter les écoles publiques pour tous initier à la connaissance de ces erreurs, contre lesquelles votre foi tous offre une garantie suffisante. Vous vous trouvez par là dans le cas d'un homme qui prend de la main d*un ignorant un poison qu'il se garde bien d'avaler. Si le prêtre de Carthage ne s'était jamais départi de cette ligne de conduite aussi ferme que modérée, nous n'aurions pas à regretter les taches qui ont terni sa mémoire.
Déjà, Messieurs, vous pouvez vous faire une idée exacte du genre de questions qui naissaient des rapports nécessaires ou accidentels de l'Église avec la société païenne. Parmi ces cas de conscience il s'en trouvait de forts délicats, qui étaient susceptibles de recevoir des solutions différentes, selon qu'on inclinait davantage vers l'indulgence ou vers la sévérité. A la distance où nous sommes des événements, il serait quelquefols téméraire de vouloir décider de quel côté se trouvait l'exacte mesure des choses. Aussi n'est-ce qu'avec une extrême réserve que l'on doit procéder dans l'appréciation des controverses morales des deuxième et troisième siècles. Tel acte qui nous semble parfaitement licite pouvait avoir avec le polythéisme une relation qui nous échappe et qui le faisait