‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 155 sur 211 · Sermo cclxxxi, in Perpettuinu · texte numérisé non relu

Sermo cclxxxi, in Perpettuinu

vant le tribunal du juge. Perpétue souffre également à Pidée de se voir séparée de son enfant qu'elle redemande encore la veille de son supplice. Mais au-dessus de ces grands sentiments du cœur, il en est un autre qui les domine sans les détruire. Au milieu de ces déchirements de l'âme, la chrétienne triomphe dans la fille et dans la mère. Ni les sollicitations ne rébranlent, ni les regrets ne l'amollissent, dès qu'il s'agit de payer à Dieu la dette sacrée de la foi et de la conscience. Alors la grâce prend le pas sur la nature, et l'homme disparaît pour faire place au martyr. Voilà l'héroïsme dans sa plus haute expression.

C'est ainsi que, tout en conservant aux affections humaines leur force et leur vivacité, le christianisme les subordonne à l'amour de Dieu, pour les ennoblir et les transformer par l'idée du sacrifice. Il n'est donc pas étonnant que la littérature profane n'offre rien qui puisse égaler la grandeur d une pareille scène. Certes, la piété filiale n'a jamais été absente du cœur de l'homme : Dieu l'y a gravée en traits de flamme. Aussi j'aime à lire dans l'Euripide les adieux que Polyxène fait à sa vieille mère avant de marcher à la mort. Mais c'est précisément dans cette comparaison entre les conceptions du génie antique et les réalités de la vie chrétienne, qu'on voit éclater la divine supériorité de l'Évangile. Pour consoler Hécube, la jeune Troyenne ne trouve rien de mieux à lui dire que de l'exhorter à plier sous la nécessité: leurs ennemis sont les plus puissants; il faut céder à la force. Quant à elle, née sur un trône et destinée à devenir l'épouse d'un roi, elle aime mieux mourir que de vivre esclave. Voilà le thème qu'elle développe avec un accent de tristesse qui ne laisse pas de toucher l'âme. Il y a de la noblesse dans cette fierté d'une vic-

UNH SCÈNE DE MARTYRE EN AFjRllQlUE. 329

time innocente qui préfère le supplice à ce qu'elle regarde comme un opprobre. Uais on sent Tinâuence 4es doctrines fatalistes de Pantiquité dans cette froide résignation qui se courbe sous le malheur sans que rien ne la relève vers un principe supérieur. L'idée d'une Providence qui veille sur nous et qu'il faut bénir jusque dans les épreuves qu'elle nous envoie est absente d'un dialogue où la nature humaine, vide de foi et d'espérance, n'a que des regrets et des gémiS' sements. Chrétienne, la fille d'Hécube eût tenu un autre langage. Après avoir versé des larmes sur le sort d'une mère infortunée, elle aurait puisé dans la religion des inspirations plus hautes. A l'exemple de Perpétue, elle aurait dit en montrant le ciel : « Il n'arrivera de tout ceci, ma mère, que ce qu'il plait à Dieu; nous sommes en sa puissance et non pas dans la nôtre. i> Ce mot efface à lui seul tous les discours d'Euripide. C'est par un motif de vertu que le chrétien accepte la souffrance, et non pour obéir à une nécessité fatale. Heureux ou malheureux, il se jette avec confiance entre les bras de Dieu, sûr qu'il est de retrouver sa force dans l'amour du devoir. Cette pensée le soutient, le console et élève son sacrifice au-dessus delà terre, jusqu'à Celui qui en estleprin^ cipeetlafin.

Ce caractère surnaturel de la résignation chrétienne éclate à chaque page dans la pièce que nous étudions. Il est impossible de mieux marquer la faiblesse de la nature abandonnée à elle-même, et la puissance que la grâce vient y ajouter. Parmi les compagnons de Perpétue se trouvait une jeune femme. Félicité, dont le nom devait être associé au sien dans une gloire commune. Là-dessus, samt Augustin a fait un jeu de mots que je lui pardonne facilement pour ma part, tant il

est gracieux. « Il convenait, dit l'évêque d'Hippone, que Perpétue fût jointe à Félicité, afin que l'alliance de ces deux noms nous rappelât toujours que la félicité ne saurait être véritable à moins d'être perpétuelle*. » Quoi qu'il faille penser de ce trait d'esprit qui échappe à saint Augustin entre mille autres tout naturellement et sans affectation, il est certain que ces deux figures méritaient de prendre place l'une à côté de l'autre. Félicité était enceinte -de huit mois et ne pouvait se consoler à l'idée que sa situation exceptionnelle ne lui permettrait pas, d'après les lois romaines, de partager le supplice de ses compagnons. Donc les frères se mirent en prières pour obtenir la délivrance de leur sœur. Touchant épisode au milieu de ces scènes d'horreur et de violences! Dieu exauça la demande des martys. Or, pendant que les souffrances de la nature arrachaient à Félicité des cris de douleur, l'un des gardiens lui dit: « Si tu te plains à présent, que sera-ce quand tu te verras déchirée par des bêtes dont tu as méprisé les morsures en refusant d^ sacrifier? -^ Ce que je souffre maintenant, répondit la jeune martyre, c'est moi qui le souffre ; mais là il y aura en moi un autre qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour lui ^ » Cette réponse est sublime. Ce n'est pas d'eux-mêmes que les martyrs attendaient leur force, mais de la vertu d'en haut. Bien éloignés d'une vaine jactance, ils n'affectaient pas cette indifférence superbe des stoïciens qui cherchent dans le mépris de la douleur une jouissance de l'orgueil. A leurs yeux, la fermeté qui'fait le confesseur de la foi était un don de la grâce

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