‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 156 sur 211 · Acia PerpettiWf v · texte numérisé non relu

Acia PerpettiWf v

UPÎË SGÈME D£ MARTYRE EN AFRIQUE. 331

et non un effet de la nature. Héroïsme d'autant plus grand qu'il a l'humilité pour base, d'autant plus pur qu'il se dérobe à la louange en s'effaçant derrière Dieu !

On conçoit, Messieurs, que la nature humaine arrivée à ce degré de perfection surnaturelle soit apte à entrer dans une communication plus intime avec Dieu. Les voiles du monde invisible se déchirent plus facilement devant celui qui n'a d'aspirations que vers les choses célestes. Aussi, loin d'être surpris des dons extraordinaires de la grâce qui devenaient le partage de ces âmes héroïques, je les trouve en harmonie parfaite avec leurs dispositions morales. Nous l'avons dit à propos du montanisme : si les révélations particulières ne peuvent rentrer d'aucune façon dans le dépôt de la révélation générale, ni échapper au jugement de l'Église, il serait aussi injuste et téméraire d'en vouloir nier la possibilité. Plus l'homme se rapproche de Dieu et s'unit à lui par le sacrifice de tout son être, plus il devient propre à recevoir ces lumières surnaturelles qui ne sont point le résultat d'une science humaine. Sans doute, les visions contenues dans les Actes de sainte Perpétue ont quelque chose d'étrange à première vue ; mais lorsqu'on les examine de près, elles se présentent dans un rapport de convenance exacte avec la situation de ceux qu'il a plu à Dieu d'en gratifier. En général, la grâce s'adapte à la nature, et la semence divine descend sur l'âme humaine comme dans un sillon tracé à l'avance. Ainsi les premiers chrétiens aimaient à se représenter Jésus-Christ sous les traits d'un pasteur, le chemin du ciel sous la figure biblique de l'échelle de Jacob, et l'ennemi du genre humain sous la forme d'un dragon. C'est au moyen de ces images sensibles, les plus conformes aux habitudes intellectuelles de la jeune néophyte,

que Dieu lui annonce l'approche du martyre. Pareillement, quand il la transporte hors d'elle-même, dans une deuxième extase, pour lui faire voir en esprit et par anticipation les combats qui l'attendent dans l'amphithéâtre, il la prépare d'avance à la grande épreuve qui lui est réservée ^ A coup sûr, il est facile d'affirmer que ces visions provenaient de la. surexcitation d'une âme préoccupée de l'idée du martyre; mais, sans vouloir imposer à personne la croyance à des faits qui n'intéressent pas la foi, il me semble qu'un libre penseur, épluchant chaque syllabe d'un pareil récit dans le silence de son cabinet, n'est pas dans une excellente situation pour apprécier ces grandes choses du passé; et pour ma part, je trouve bien plus rationnel d'admettre que Dieu se plaît quelquefois à réserver aux âmes qui lui font le sacrifice de leur vie ces vues extraordinaires dont il a seul le secret.

Parmi les visions de sainte Perpétue, il s'en trouve une qui est pour nous d'une haute importance à cause du témoignage qu'elle renferme touchant la croyance de l'église primitive au purgatoire et à l'efficacité de la prière pour les morts. Afin que rien ne manquât pour faire de cette relation un des plus beaux morceaux de la littérature chrétienne, l'amour fraternel devait avoir sa place dans ce tableau vivant des aifections naturelles transformées par la grâce. Un jour que Perpétue priait dans son cachot avec ses compagnons, elle se sentit portée par une inspiration secrète à recommander au Seigneur l'âme d'un de ses frères, Dinocrate, mort à l'âge 4e pept ans. Né au sein d'unç famille chrétienne, l'enfant

i. Acta P?rpetuœ, i, 3; m, 2,

avait sans doute reçu le baptême ; mais avant de mourir, il s'était rendu coupable de quelque péché : peut-être que son père encore païen l'avait porté à faire un acte d'idolâtrie, comme saint Augustin le suppose*. Il lui restait par conséquent à expier sa faute dans le lieu de l'épreuve avant d'êtreadmis à la vision béatifique. Pour récompenser la fidélité de Perpétue dans la personne de Dinocrate, Dieu fit connaître à la jeune martyre Tétat de son frère. Il lui sembla voir Dinocrate sortir d'un lieu ténébreux et s'approcher d'un bassin rempli d*eau, où il essayait de boire ; mais, malgré les efforts qu'il faisait pour étancher une soif dévorante, les bords du bassin étaient trop élevés pour lui permettre d'atteindre jusqu'à l'eau. Perpétue comprit que son frère était dans la peine: c'est pourquoi elle priait nuit et jour avec larmes dans le but d'obtenir le soulagement de cette âme. Une deuxième vision l'instruisit de l'heureux effet de ses supplications. Dinocrate lui apparut alors dans un lieu éclairé, le corps net, bien vêtu, et se rafraîchissant au bassin dont les bords s'étaient abaissés pour mettre l'eau à sa portée* Cette image sensible indiquait à Perpétue que son frère venait d'être délivré du châtiment. Un tel fait n'est pas de nature à étonner quiconque a une idée assez large du plan divin pour comprendre que la réversibilité des mérites est une des grandes l'ois du monde moral. En tout cas, il serait difficile de désirer une meilleure preuve de la croyance des premiers chrétiens au purgatoire et à la vertu de nos suffrages pour le soulagement de l'âme des défunts.

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