‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 158 sur 211 · Aeta Perpetuœ, t · texte numérisé non relu

Aeta Perpetuœ, t

Ur«E SGl^NE DE MARTYHE EN AFRIQUE, 335

histoire nationale. Là aussi» au milieu des horreurs d'une époque lamentable, je trouve un dernier repas des condamnés Les hommes qui avaient pris place autour de ce banquet suprême étaient jeunes pour la plupart. : malgré leurs fautes ils étaient dignes de pitié, parce qu'ils tombaient sous les coups d'un parti encore plus coupable. Pour donner à cette veillée de l'échafaud un yi'ai caractère de grandeur morale, il n'eût manqué qu'une chose, la religion élevant la mort prématurée de ces jeunes hommes à la hauteur d'un sacrifice, et d'un sacrifice expiatoire. Mais la religion était absente de leur âme ; ils avaient renié depuis longtemps la foi de leurs pères : leur dernier repas ne pouvait être dès lors que le banquet de l'athéisme. Près de paraître devant Dieu pour lui rendre compte de leurs actes, ils ne songèrent qu'à s'étourdir sur leurs destinées futures en cherchant dans le matérialisme les accents d'une gaieté lugubre. Aussi, quand je veux mesurer d'un trait la distance qui sépare l'incrédulité de la foi, en les'contemplant l'une et l'autre à ce moment solennel oii les doctrines se jugent par les actes, il me suffit de comparer le dernier repas des Girondins aux agapes fraternelles des martyrs de Carthage. L'attitude de ces infortunés qui, à quelques pas de l'échafaud, s'essayent à mourir en païens, et qui vont disparaître à la fleur de l'àge, sans oser jeter dans l'avenir un regard d'espérance, remplit 'l'àme de tristesse ; en voyant les martyrs transformer leur dernier repas en cène commémorative de la mort du Sauveur, et échanger entre eux les consolations de la foi à la veille du supplice, vous diriez que pour eux la terre est déjà devenue le ciel. L'homme n'est véritablement grand, dans ces situations douloureuses, qu'autant qu'il rattache son sacrifice à Dieu, et

qu'il sait marquer ce moment suprême du caractère de l'immortalité.

La dernière partie des Actes de sainte Perpétue et de ses compagnons est consacrée au récit de leur supplice. Ici encore, il y a des traits d'une délicatesse charmante. Quand la jeune martyre se présente dans l'amphithéâtre, elle tient les yeux baissés pour en dérober la vivacité à tous les regards. Au milieu des coups que lui porte un animal furieux, cll^ renoue ses cheveux qui s'étaient détachés, car il ne convenait pas, dit l'auteur, qu'une martyre souffrît les cheveux épars, pour ne point paraître affligée de sa gloire. Même abstraction faite de ce que ces détails ont d'édifiant pour la foi, tout cela est d'une poésie de langage qu'on surpasserait difficilement. La critique littéraire n'a jamais eu assez d'éloges pour la grâce exquise avec laquelle Euripide a su peindre Polyxène observant de tomber avec décence au moment où elle reçoit le coup mortel ; et par le fait, la littérature païenne n'a rien de plus beau que ce trait-là. Ce qui n'était qu'une fiction chez le poète grec devient une réalité dans la scène qui nous occupe. Après avoir été jetée en l'air par le terrible animal, la jeune martyre, voyant sa robe déchirée, la rejoignit promptement, plus occupée de la pudeur que de la douleur, pudoris potius memor quam doloris. Elle était si peu émue de ses souffrances que, déjà toute meurtrie de coups, elle demandait avec une naïveté sublime, dans un moment de relâche, quand donc le combat allait commencer. Mais, en oubliant ses douleurs, elle se montrait préoccupée jusqu'à la fin des intérêts spirituels de sa famille : « Demeurez fermes dans la foi, disait-elle à son frère et à un autre catéchumène ; aimez-vous tous les uns les autres et ne

soyez pas scandalisés de nos souffrances. » Enfin, lorsqu'on la voit conduire elle-même la main tremblante du gladiateur qui devait lui trancher la tête, on comprend l'émotion que produisait parmi les fidèles la lecture publique de ces Actes^ et la vénération toute particulière dont TÉglise primitive environnait la mémoire de Perpétue, de Félicité et de leurs compagnons. Saint Augustin se faisait l'organe de l'admiration générale, lorsqu'il s'écriait au jour anniversaire de leur fête:

« Quoi de plus doux que ce spectacle ? Quoi de plus fort qu'un tel combat ? Quoi de plus glorieux qu'une pareille victoire ? A l'époque où l'on exposait aux bêtes le corps des saints, les nations frémissaient de colère dans l'amphithéâtre, et les peuples méditaient de vains projets ; mais celui qui est dans les cieux se riait de leurs desseins, et le Seigneur se moquait de leurs efforts. Voici qu'aujourd'hui l'éloge des martyrs se trouve dans la bouche des descendants de ces mêmes hommes qui vociféraient contre eux des cris de mort; et le cirque ne contenait pas autant de spectateurs avides de contempler leur supplice que l'Église ne renferme de fidèles accourus pour honorer leur mémoire. Ce qu'une impiété sacrilège a commis en un jour, chaque année le contemple avec un pieux respect. Alors également, il y avait des spectateurs, mais animés d'un autre esprit : ils étaient là, achevant par leurs clameurs ce qu'avaient commencé les morsures des bêtes. Quant à nous, notre pitié est pour les oeuvres des méchants, et notre vénération pour les souffrances des saints. L'insulte s'est changée en jubilation... C'est qu'en effet les martyrs ont donné leur vie pour leurs frères ; nous sommes le fruit de leurs travaux ; ils ont arrosé la terre de leur sang.

pour fairQ genner les peuples dans ce sol devenu. fécond. Ils ont étendu leurs corps par terre comme des vêtements sur le passage du Seigneur faisajit son eaitrée dans Jérusalem ; ,quant à nous, cueillons du moins des branches d'arbre, c'est-à-dire tirons de l'Écriture sainte des hymmes et des louanges, pour prendre notre part de l'allégresse générale *. » Entraçantceparallèle entre le cinquième siècle et le troisième,saint Augustin attribue engrande partie à l'héroïsme des martyrs la transformation qui s'était opérée dans le monde. Sonappréciationestaussijustequ élevée* Conune je ledisais au commencement de cette leçon, l'éloqueuce des Pères de l'Église trouvait une confirmation éclatante dans la fermeté , des témoins de la foi : ce que les uns établiçsçiient paj* Tau* torité de la parole, les autres le fortifiaient par la vertu de l'exemple, Yoilà pourquoi nons ne .saurions néglig^r^ dans rhistoire des lettres chrétiennes,. xî^^ relations dont., la touchante simplicité nous initie! aux souffrances et aux triomphes de PÉglise, Et même^ si j'ose le dite^, j'éprouve une prédilection toute spéciale pour cette partie de la littérature ^cclé* siastiqu6 :.j'y trouve jm parfutA.de piété et un çharmô poétique qui valent pOur moi les plus beaux morceaux de l'éloquence sacrée, car il n'est rien sur la terre qui surpasse le sacrifice volontaire de l'homme à la justice et à la vérité. Aussi le sentiment de ces grande^ choses n'a-t-il cessé d'être vivant au cœur de l'Église. C'est à la mémoire des héros de la foi qu'elle réserve les magnificences de sa parole et les splendeurs de son culte. Vous l'avez vu naguère, quand le monde catholique s'ébranlait tout entier pour payer à quel

1» Sermo ccLxxx, in Perpetuam.

ques modestes religieux victimes de leur dévouement un tribut solennel de respect et d'admiration. Il n'y a que l'Église qui offre au genre humain de pareils spectacles : elle seule sait égaler ici-bas les honneurs au mérite, et décerner aux hommes des récompenses aussi grandes que leurs oeuvres.

DIX-SEPTIEME LEGON

La vie et la aociété chrétiennes envisagées, non plus dans leur opposition au paganisme, mais en elles-mêmes, dans les lois morales et disciplinaires qui les régissent.* — Œuvres de Tertullien qui se rapportent à ce sujet. — Le traité de la Paltenctf. — Différence entre les vertus naturelles, telles que les concevait la philosophie païenne, et les vertus surnaturelles que prêche TÉvangile. — Le traité de Sénèque sur la Colère, — Absence de tout motif religieux dans la dissertation du rhéteur stoïcien. — La grâce divine, principe de la vertu chrétienne. — L'Homme-Dieu, idéal vivant de la sainteté. — La béatitude céleste, fin de ractivité morale. — Souplesse et flexibilité du talent de Tei^ tullien.

Messieurs^

En mettant le pied sur la terre d'Afrique, pour y étudier les premiers monuments de l'éloquence chrétienne, nous nous sommes trouvé en face de l'homme qui marche à la tête des écrivains de l'Église latine. La prodigieuse fécondité de cet esprit créateur, l'éclat des luttes auxquelles il a été mêlé, l'iniauence qu'il a exercée sur saint Cyprien et sur saint Augustin, la part qu'il a eue dans le développement de la théologie catholique en Occident, les modèles qu'il a fournis aux orateurs chrétiens dans la suite des siècles, tout, jusqu^à ses fautes mêmes et à ses erreurs, nous oblige de consacrer à cette grande figure une attention oute particu^ lière. Soit qu'on envisage Tertullien comme apologiste, comme moraliste ou comme controversiste, on reste égale-

ment frappé des ressources de ce géuie vaste et pénétrant. Ses œuvres forment une véritable somme théologique qui embrasse toutes les questions agitées de son temps. Voilà pourquoi nous nous sommes étendu avec une sorte de complaisance sur les productions de cet homme célèbre, que je ne crains pas d'appeler l'écrivain le plus éloquent qui ait sui^i dans l'Église pendant les trois premiers siècles.

Comme nous l'avons dit en décrivant la carrière littéraire de TertuUien, ses ouvrages peuvent se ranger sous trois classes différentes , suivant qu'il traite de la doctrine et de la vie chrétiennes dans leurs rapports avec le paganisme, ou considérées en elles-mêmes, ou bien dans leur opposition avec les hérésies. Cette division répond à la situation générale de l'Église occupée, d'une part, à se constituer fortement sur ses propres bases, de l'autre, à se défendre contre les ennemis du dedans et du dehors. Jusqu'ici nous avons épuisé la première série des œuvres de TertuUien, celle qui se rattache de près ou de loin à la lutte du christianisme avec les cultes polythéistes. Exhorter les martyrs à supporter vaillamment les épreuves de la foi , combattre les résistances qu'opposaient à l'accomplissement de ce grand devoir les sophismes des uns et la lâcheté des autres, justifier auprès des magistrats de l'empire les croyances et la conduite des chrétiens persécutés, prémunir les fidèles contre les dangers qui naissaient pour etx de leur contact avec l'idolâtrie, réprouver hautement, comme incompatibles avec la profession de l'Évangile, les réjouissances et les coutumes empruntées au paganisme, tel est l'objet de cet ensemble de traités qui s'échelonnent sur un espace de vingt ans, depuis les Discours aux nations jusqu'à la Lettre à Scapula, et au milieu

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