‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 159 sur 211 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

desquels s'élève V Apologétique comme l'un des plus beaux monuments de l'éloquence au service du droit et de la vérité. Malheureusement le prêtre de Carthage trahit déjà dans cette première partie de ses travaux les défauts qui obscurcissent ses brillantes qualités. Emporté par la fougue de son esprit, plus vigoureux que mesuré, il exagère la règle des mœurs, proscrit comme mauvaises en soi des choses indifférentes par elles-mêmes, confond le précepte avec le conseil évangélique, absorbe la vie civile dans la vie religieuse, traite la prudence chrétienne de lâcheté et s'efforce de faire prévaloir dans l'Église les maximes d'un rigorisme outré. C'est sous cet aspect qu'il s'est montré à nous dans ses livres sur Pîdotâ' trie, sur la Fuite pendant la persécution et sur la Couronne du soldat. Sans doute, ces diverses productions étincellent de beautés, et l'on ne peut qu'admirer, avec le sens chrétien qu'elles manifestent à un haut d^ré, cette verve audacieuse qui leur prête tant de vie et d'originalité; mais, pour être soutenu par la force de l'éloquence ou paré des couleurs de la poésie, le sophisme ne cesse pas d'être faux et n'en devient que plus dangereux. En remontant à l'origine des erreurs de TertuUien, nous avons trouvé dans le montanisme l'explication du changement qui s'était opéré chez lui vers le milieu de sa carrière théologique et littéraire*

Ce n'est là, toutefois, qu'une première face sous laquelle se présente à nous cette vaste intelligence. La suite des écrits de TertuUien nous ramène à l'intérieur de la société chrétienne, qu'ils n'envisagent plus dans ses i*apports avec le paganisme, mais en elle-même, dans les lois morales et disëiplinaires qui la régissent. Ici vient se placer toute une série de traités parâiétiques ou ascéti<}uesi qui rentitent plus

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directei^ent daus le genre de la prédication. C'est l'exhortation morale telle que nous l'avions trouvée dans les Pères apostoliques» mais sons une forme plus oratoire. Le prêtre de Carthage passe en revue les devoirs et les pratiques de la vie chrétienne, qu'il s'efforce d'inculquer aux fidèles avec l'énergie et la sévérité qui lui sont propres. Sans parler des vives lumières que répand sur la situation intérieure de l'Église primitive ce qu'on pourrait appeler les œuvres spirituelles de TertuUien, on peut aflSrmer que le grand écrivain n'a déployé nulle part ailleurs un talent plus vigoureux ni plus souple. Nous rencontrons là des pages où la poésie du style prête aux élévations de la pensée un éclat merveilleux. L'opuscule ^aî s'offre à nous tout d'abord dans cet ordre décompositions, c'est le traité de la Patience^ qui a servi de modèle aux deux pièces semblables que l'on trouve parmi les ouvrages de saint Cyprien et de saint Augustin *. Cet écrit est d'autant plus important pour l'histoire de la théologie morale, qu'il est le premier dans lequel l'éloquence sacrée se soit proposé pour sujet l'analyse détaillée d'une vertu particulière. L'esprit initiateur de Tertullien apparaît à l'entrée de toutes les voies que la science a parcourues depuis lors dttns l'Occident chrétien.

Vous n'ignorez pas. Messieurs, que déjà les moralistes païens avaient réduit à quatre le nombre des vertus cardinales : la^prudeilce , la justice , la force et la tempérance. Si VÉthique d'Aristote les mêle indifféremment à d'autres vertus plus secondaires, Cicéron les distingue avec autant d'exactitude que de précision ; et la science chrétienne n'a

1. S; Gypi'ieD, de Bono patientiœ; S. Augustin, de Bono patientiœ.

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pas hésité à s'approprier une division fondée sur la nature même des choses *. En général, chez les auteurs de l'antiquité païenne, le devoir est mieux déterminé que la croyance, et leur morale l'emporte de beaucoup sur leur dogmatique. La raison en est toute simple : les idées spéculatives sont moins à la portée de tous que les vérités de l'ordre pratique, et la voix de la conscience s'impose à l'homme avec plus de force et de clarté que le raisonnement. Ainsi, l'idée de Dieu est bien plus défigurée dans la philosophie païenne que la notion de l'honnêteté morale, quoique l'une ne. puisse pas se soutenir sans l'autre. Le motif de cette différence est dans la spontanéité avec laquelle nous appliquons à nos actions les idées de bien et de mal, tandis que le travail de la réflexion n'est ni aussi prompt ni aussi sûr quand il porte sur les réalités du monde invisible. Ici, les procédés qu'emploie l'intelligence sont loin d'offrir la même simplicité. Certes, il est plus facile de convaincre un enfant de la laideur du mensonge que de lui faire comprendre pourquoi la spiritualité est essentielle à la nature divine. D'autre part, il suffitdelerendre attentif à la voix de sa conscience ; de l'autre, il faut le faire passer par une série de déductions au milieu desquelles la raison court risque de s'égarer. On conçoit donc sans peine que la science du devoir ait surpassé chez les sages de l'antiquité leurs connaissances théologiques ; et je ne suis pas étonné que, dans son traité des vertus, saint Thomas d'Aquin ait emprunté à Aristote et à Cicéron une partie de sa classification. Si nous cherchons maintenant à laquelle des vertus

1. Aristote, ÉthiqÎM, liv. II, chap. vn et suiv. — Gicéron, de Inventionef lib. II— Macrobe, Commentaire sur le songe deSdpion, Ilv. I. — S. Thomas, 2« 2m, quest 47 et suiv.

cardinales répond davantage la patience dont TertuUien entreprend de faire Téloge, nous trouverons, comme l'a établi l'Ange de l'École après Torateur romain, qu'elle est une partie de la force, dont elle constitue l'élément passif, en ce qu'elle nous fait supporter les peine% et les épreuves de cette vie avec une entière' soumission à la volonté [de Dieu*. C'est également dans ce sens que le moraliste africain entend la vertu qu'il se propose de définir et de louer, bien qu'il en élargisse quelquefois le concept, comme nous le verrons tout à Theure.

En disant que plusieurs écrivains de l'antiquité profane avaient disserté avec beaucoup de sagesse sur les vertus morales, celles qui font l'honnête homme, je n'ai guère besoin d'ajouter que nul d'entre eux ne s'était élevé à la notion d'une vertu surnaturelle. Partant de Tidée du bien, telle qu'elle est fournie par la conscience humaine, ils rappliquaient aux différents actes de la vie, suivant les lumières de leur raison propre et avec le secours de l'enseignement traditionnel. Or, non seulement ils ne songeaient pas à chercher au-dessus de la nature humaine un motif quelconque pour pratiquer le bien, mais le plus souvent même ils construisaient la théorie du devoir en dehors de Dieu, abstraction faite du législateur suprême, sans lequel pourtant la loi morale ne serait qu'un mot vide de sens. Nous avons signalé, dans une autre occasion, ce vice radical de la doctrine des Stoïciens et du traité de Officiis de Cicéron *- Ce que nous voudrions faire ressortir en ce moment, c'est la différence

1. s. Thomas, 2« 2m, p. 136, art. 4. Cicéron, de Invmitione, Hb. II, «v8p6(a, fortitudo; ûttojaovtj, patientia.

2, S. Juitin et les a^pologiiteê ehrétims au deiuoième Miéele, leçon IV,

qui existe entre les vertus naturelles, telles que les concevait la philosophie païenne, et les vertus surnaturelles que prêche l'Évangile. Le christianisme a surnaturalisé la moralité humaine dans son principe, qui est la grâce divine, dans son motif qu'il tire de la foi, et ôans sa fin qui est la béatitude éternelle. Pour mesurer toute la distance qui sépare les deux doctrines, j'ai dessein de comparer au traité de Tertullien sur la Patience celui de Sénèque sur la Colère. L'analogie des sujets nous permettra d'observer plus facilement l'oppo* tion des principes.

Certes, s'il est une vertu qui semble peu en harmonie avec le caractère fougueux de Tertullien, c'est la patience. Aussi, avant de commencer, éprouve-t-il le besoin de s'excuser de la témérité qu'il peut y avoir de sa part à vouloir recom* mander aux autres ce qu'il se reproche de ne point pratiquer lui-même. Ily a dans son exorde un accent d'humilité sincère qui nous reporte aux premières années de sa carrière sacerdotale, alors qu'aucun nuage n'était encore venu troubler la sérénité de sa foi.

« Je le confesse devant le Seigneur notre Dieu, il y a quelque témérité de ma part, pour ne pas dire une sorte d'impudence, à composer un traité sur la patience, moi qui ne saurais en offrir dans ma personne le moindre exemple, puisque je suis un homme dépourvu de tout bien. Il faudrait cependant, lorsqu'on entreprend l'éloge et la démonstration de quelque vertu, commencer par faire voir qu'on la pratique, et donner à l'enseignement l'autorité de la conduite, de peur que les paroles n'aient h rougir si les actions leur font défaut. Plaise à Dieu que cette confusion tourne à mon profit, et que la honte de ne pas observer moi-même ce que je viens

conseiller aux autres m'apprenne à mieux faire! Il est vrai quMl en est de certains biens comme de certains maux : la grandeur en est telle que nous ne saurions ni acquérir les uns, ni supporter les autres, sans l'opération de la grâce, sans le secours de l'inspiration divine. En effet, ce qui est parfaitement bon doit résider en Dieu, et il n'y a que le possesseur qui puisse le départir dans la mesure qu'il lui plait. J'aurai du moins la consolation de vous entretenir d'un bien qu'il ne m'est pas donné de goûter, à peu près comme ces malades qui ne peuvent se taire sur les avantages d'une santé qu'ils n'ont pas. Ainsi, infortuné que je suis, toujours brûlant de la fièvre de Timpatience, il faut que je demande par mes soupirs, par mes supplications, par une prière persévérante, la santé de la patience que je ne possède pas, surtout quand je considère, dans la conscience de ma faiblesse, qu'il est difficile à la foi et à la discipline du Seigneur de conserver toute leur vigueur, si elles n'ont pas la patience pour compagne *. »

C'est donc de la grâce divine que le moraliste chrétien attend le secours nécessaire pour pratiquer la vertu. Dieu est pour lui la source de tout bien, et la sainteté, sous quelque forme qu'elle se produise, est une dérivation de ce principe essentiellement actif : se défier de ses propres forces pour placer en Dieu toute sa confiance, tel est le premier mot de la morale évangélique, dont l'humilité forme ainsi la base principale. Par là, elle diffère radicalement de l'éthique païenne qui, sous prétexte que l'homme se suffit à lui-même, le réduisait aux seules forces de sa volonté. Lisez le long

i. De PaUentia, i.

traité de Sénèque sur la colère : le nom de Dieu n'y est même pas prononcé. C'est un appel exclusif à ce qu'il peut y avoir dans l'âme de puissance morale ; mais pas la moindre allusion à la nécessité ou à l'utilité d'une assistance divine pour assurer à l'homme l'empire sur ses passions. Le philosophe s'imagine que le sage peut se dispenser de tout secours divin et qu'il trouve dans ses ressources naturelles de quoi s'élever à la perfection. L'ignorance où il est du péché originel et de ses conséquences lui fait méconnaître les véritables conditions de la nature humaine, trop aifaiblie pour triompher à elle seule des instincts mauvais qui la dominent. 11 n'est pas étonnant, dès lors, qu'un pareil enseignement ait été frappé d'une stérilité complète. En éliminant Dieu comme un hors-d'œuvre dans la science morale, il portait l'homme à s'appuyer uniquement sur lui-même, sur la base fragile d'une nature déchue, et par suite il n'aboutissait qu'à nourrir l'orgueil, le plus impuissant de tous les vices. TertuUien a fort bien saisi ce résultat de la philosophie païenne. Après avoir rappelé que les maîtres de la sagesse antique avaient également recommandé à leurs disciples la pratique de la patience, il marque la différence qui existe entre une aifectation d'insensibilité dont l'homme se fait gloire et la vertu chrétienne qui cherche en Dieu sa force et son modèle.

« Pour nous, dit-il, nous ne nous inspirons pas d'une doctrine humaine. Si nous reconnaissons l'obligation de pratiquer la patience, ce n'est point pour affecter une indifférence cynique, mais afin de nous conformer à la règle vivante d'une discipline, toute céleste qui nous représente Dieu luimême comme le modèle de la patience*. D'abord il répand également la rosée de sa lumière sur les justes et sur les

injustes; il distribue à ceux, qui ne les méritent pas comme à ceux qui en sont dignes les bienfaits des saisons, les dons des éléments, les tributs de toute la création; il supporte l'ingratitude des nations qui adorent avec les caprices de l'art l'ouvrage de leurs propres mains, qui blasphèment son nom et persécutent ses serviteurs. Enfin le libertinage, l'avarice, l'iniquité, la méchanceté qui devient plus insolente de jour en jour, il les souffre avec une patience qui semble nuire à sa cause; car plusieurs refusent de croire au Seigneur, le voyant si lent à punir le monde. Telle est l'image de. la patience divine qui nous est montrée de loin pour nous apprendre sans doute que cette vertu vient du ciel *. »

Vous voyez. Messieurs, à quelle hauteur s'élève la vertu dans la morale chrétienne : c'est en Dieu qu'elle cherche son idéal, comme c'est en lui qu'elle trouve la force qui l'inspire et la soutient. Retracer en soi l'image de Dieu dans la perfection de ses traits, tel est le but assigné aux efforts de l'homme. Ainsi rattaché à son principe, le devoir repose sur un fondement inébranlable, en même temps qu'il apparaît dans toute sa grandeur et sa beauté morale. Au lieu de s'isoler de ce qui fait sa force, la loi de la conscience s'affirme comme une émanation de la loi éternelle et absolue réalisée dans l'essence de Dieu et manifestée par ses œuvres. D'où il suit que le motif suprême de la vertu, c'est l'obligation de ressembler à Dieu, type incréé de la sainteté. En plaçant de la sorte sous les yeux de l'homme le beau idéal de la patience divine, TertuUien dépasse infiniment le point de. vue auquel Sénèque s'était arrêté dans son traité de la Colère. Comme je le disais

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