‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 55 sur 211 · LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

faire des actes religieux auxquels sa conscience se refuse, ce qui n'est jamais permis, autre chose de Tempêcherde pervertir les âmes par la parole et par l'exemple. Il ne faut pas s'obstiner à vouloir sauver un homme malgré lui, soit ; mais ce qu'on peut exiger de lui, c'est qu'il ne travaille pas à perdre les autres malgré eux. Car le droit de chacun finit là où commence le droit d'autrui. Supposez donc un État catholique comme ceux dont je viens de parler, où la vérité règne sans partage, acceptée de tous comme le bien suprême de leur âme : à coup sûr chacun y a le droit de conserver sa foi, de telle sorte que personne ne vienne l'inquiéter dans ce qu'il a de plus cher et de plus précieux. Supposez maintenant une poignée de gens, comme les Albigeois et les Vaudois, venant ressusciter les plus hideuses théories du manichéisme, trompant la foi des âmes simples et honnêtes, foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines, faisant un appel aux plus mauvaises passions de l'homme, et menaçant en outre le repos de l'État par leurs attaques contre l'Église : certes, les princes chrétiens avaient non seulement le droit, mais encore le devoir de protéger la conscience de leurs sujets contre de pareilles invasions, d'éloigner d'eux les périls auxquels le sophisme aidé par les passions exposait la foi, de réprimer même par la force matérielle ceux qui les premiers en avaient fait usage pour appuyer des prédications incendiaires: ils se trouvaient dans le cas de légitime défense contre une agression injuste; ils assuraient la liberté des âmes menacée par l'oppression de l'erreur et du vice. Et qu'on ne dise pas que cette répression des hérésies au moyen âge justifie les persécutions des empereurs païens contre le christianisme. Tertullien nous montre qu'il n'y a pas la

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moindre' analogie entre ces deux faits. Ce n'est pas pour protéger la conscience de ses sujets que Tancienne Rome proscrivait le culte chrétien, puisqu'elle avait ouvert la porte à toutes les religions du monde entier; par conséquent, elle ne pouvait, sans faire preuve d'une partialité révoltante, exclure le christianisme du droit commun. De plus, les disciples do l'Évangile ne soutenaient pas leurs doctrines les armes à la main : loin d'exciter ni trouble ni sédition dans l'empire, ils ne se défendaient même pas contrôleurs oppresseurs, se bornant à supporter avec courage les supplices et la mort auxquels on les condamnait. Certes, il y a loin d'une pareille conduite à celle des hérétiques dont je parle, y compris les luthériens et les calvipistes. Enfin, la différence essentielle, c'est que la vérité se trouvait du côté des chrétiens ; or, nul, dit TertuUien en s'adressant à ses adversaires, nul n'a le droit de proscrire la vraie religion, tandis que nous serions justement punissables si, refusant d'adorer vos dieux, nous attaquions la vérité.

J'ai résumé la doctrine du prêtre de Carthage sur la liberté de conscience pour montrer qu'il s'accorde là-dessus avec les antres apologistes. Revendication du droit commun au milieu d'une société qui permettait la libre profession de tous les cultes, même des plus ridicules et des plus pernicieux ; affirmation du droit essentiel à la vérité comme résultant de la divinité du christianisme, tel est le double mode d'argumentation qu'il emploie tour à tour. S'il affirme avec raison qu'on ne doit contraindre personne à faire un acte religieux qui répugne à sa conscience ; s'il reconnaît que chaque homme tient de la nature et des lois le pouvoir de régler sa croyance, il n'étend pas cette proposition au point

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d'exclure d'une manière absolue la répression d'erreurs dangereuses. Le christianisme a droit à une liberté pleine o( entière, parce qu'il est la vérité et la sainteté même.

Nous avons dit que les magistrats de l'empire refusaient de suivre les apologistes sur le terrain de la discussion des doctrines. Que le christianisme fût vrai ou non, appuyé sur des preuves certaines ou insuffisantes, voilà ce qui inquiétait fort peu des hon\mes dont l'unique argument était la raison d'État. Toute la question pour eux se résumait dans ce rai< sonnement : « Nos lois vous sont contraires, donc vous devez disparaître. » Mais, leur répond Tertullien, si vos lois sont injustes, il faut les changer, car c'est l'équité seule qui rend les lois respectables. Qu'y a-t-il de surprenant qu'un législateur ait pu se tromper? Serait-ce qu'il vous répugnât de modifier des décrets déjà anciens? Mais c'est ce que vous faites tous les jours. Hier encore, l'empereur Sévère, tout ennemi qu'il est des innovations, n'abrogeait-t-il pas la loi Papia sur les mariages ? Et cette loi barbare qui permettait au créancier de couper par morceaux un débiteur insolvable n'a-t-elle pas été abolie par les suffrages unanimes du peuple romain? Que sont devenues vos lois somptuaires, ces antiques règlements qui sauvegardaient la pureté des mœurs, ces vieilles coutumes qui protégeaient la modestie et la tempérance, à tel point que pendant près de six cents ans aucune maison n'offrit l'exemple du divorce ? En résumé, vous retenez ce qu'il faudrait rejeter et vous repoussez ce que vous devriez conserver*. D'ailleurs, quelle est l'origine des lois qui nous concernent? Nous savons qu'il existe un ancien décret qui

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