Apolog., XXX Y
LE CHRÉTIEN ET LE CITOYEN. 14o
Combien de fois vous êtes-vous déchaiués contre les chrétiens, autant pour assouvir vos haines personnelles que pour obéir aux lois I... Avez-vous remarqué cependant que nous ayons jamais songé à user de représailles? Une seule nuit, et quelques flambeaux, en faudrait-il davantage pour nous assurer une large satisfaction, s'il nous était permis de repousser le mal par le mal ? Mais à Dieu ne plaise qu'une religion divine ait recours, pour se venger, à des feux allumés par la main des hommes, ni qu'elle s'afflige d'épreuves qui démontrent ce qu'elle est. Que si, cherchant la vengeance dans une révolte ouverte, nous levions publiquement l'étendard, est-ce la force, sont-ce les ressources qui nous manqueraient ? Les Maures, les Marcomans, les Parthes eux-mêmes, ou toute autre nation renfermée dans les limites d'un territoire estelle plus nombreuse qu'une société qui embrasse le monde ? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons tout l'empire, vos cités, vos îles, vos forteresses, vos municipes, vos assemblées, les camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. Nous pouvons compter vos armées : elles sont moins nombreuses que les chrétiens d'une province. Quelle guerre ne serions-nous pas capables d'entreprendre, même à forces inégales, nous qui nous laissons égorger avec tant de courage, si d'après notre doctrine il ne valait pas mieux souffrir la mort que de la donner ? Sans même prendre les armes, sans nous révolter ouvertement, nous pourrions vous combattre par le seul fait de notre séparation. Que cette immense multitude d'hommes vint à vous quitter brusquement pour se retirer dans quelque contrée lointaine, la perte de si nombreux citovens de toute condition eût couvert de honte votre
gouvernement et vous eût assez punis. Nul doute qu'épouvantés de votre solitude, à l'aspect de ce silence universel, devant cette immobilité d'un monde frappé de mort, vous n'eussiez cherché à qui commander : il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens * î »
Pour que TertuUien pût s'exprimer avec une telle assu* rance, il faut évidemment que le nombre des chrétiens ait été très considérable dans l'empire romain vers la fin du deuxième siècle. Tous les anciens monuments témoignent, en effet, de ce rapide accroissement de la religion catholique. Certes, il n'y a pas d'exemple d'une pareille multitude d'hommes subissant pendant trois cents années la plus terrible des persécutions sans que Tidée de la révolte eût germé Un seul instant dans leur esprit : c'est là un prodige de pa^ tience qu'il est impossible d'expliquer hutnàînement ; seule, la grâce divine a pu communiquer à une société si nombreuse Utie force de résignation suffisante pour supporter avec calme Une telle oppression. Car enfih, comme le dit TertuUien^ rien h'eût été plus facile aux chrétiens; que de mettre l'empire à dieux doigts de sa ruine en Se révoltant contre un pouvoir tyrantiiqufe» Aussi, Messieurs, l'attitude pacifique des premiers fidèles en fabe de leurs persécuteurs a-t-elle donné lieu, pendant le dix-septièmfe siècle, à une controverse assez vive entre Bossuet et le ininistre calviniste Jurifeu ^ ? Assurément, rien lie ressemblé mbins à l'esprit de soumission dont l'Église primitive avait été animée sous les empereurs païens, que l'esprit de révolte qui soufflait parmi les adeptes de la prétendue