‹ Tertullien (volume 3)Chapitre 82 sur 211 · Ad Scapulam, n · texte numérisé non relu

Ad Scapulam, n

entlée à quelques esprits chagrins, il faudra bien qu'on accepte le témoignage de saint Cyprien écrivant àDémétrien : « Admirez notre patience, de ce qu'un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence ^ » En tout cas, il ne saurait venir en idée à personne de nier qu'un peu plus tard les chrétiens ne formassent une grande partie de l'empire, puisque les tyrans « étaient obligés par une feinte pitié de modérer la persécution pour flatter le peuple romain » ^. Ce n'est donc pas en raison de leur petit nombre, que les chrétiens s'abstenaient de toute rébellion, maïs parce qu'ils se croyaient tenus d'obéir aux pouvoirs établis en tout ce qui ne répugne pas à la conscience. Du reste, les apologistes se seraient rendus coupables d'une hypocrisie manifeste, si, tout en protestant de leur inviolable fidélité, ils avaient sous-entendu que cette feinte soumission cesserait du moment qu'ils se sentiraient les plus forts. C'est ce que Bossuet établissait avec une vigueur et une ironie qui rappellent exactement la ^maniè)*e de Ter* tullien :

< La glose de Buchanan n'est pas moins impie ni moins absurde que Tautre ; et pour en entendre l'absurdité, il ne faut qu'ajouter* à l'apologie des chrétiens, qui se glorifiaient dé leur inviolable fidélité, ce que Buchanan et M. Jurieu veulent qu'ils aient eu dans le cœur. Il est vrai, sacrés empereurSj vous n'avez rien à craindre de nouSj tant que nous serons dans l'impuissance; mais si nos forces augmentent assez poui* vous résister par les armes, ne croyez pas que

!; Gypr., ad Demetrianum.

2; Eusèbe, Hist. eccl, L viii, c. xiv.

nous nous laissions ainsi égorger. Nous voulons bien ressembler à des brebis, nous contenter de bêler comme elles, et nous couvrir de leur peau pendant que nous serons faibles; mais quand les dents et les ongles nous seront venus comme à de jeunes lions, et que nous aurons appris à faire des veuves et à désoler les campagnes, nous saurons bien nous faire sentir, et On ne nous attaquera pas impunément. Avoir de tels sentiments, n'est-ce pas, sous un beau semblant d'obéissance et de modestie, couver la rébellion et la violence dans son seia ? Mais que serait-ce, s'il fallait trouver cette hypocrisie, non plus dans les discours des chrétiens, mais dans les préceptes des apôtres et dans ceux de Jésus-Christ même? Oui, mes frères, dira un saint Pierre ou un saint Paul, dites bien qu'il faut obéir aux puissances établies de Dieu, et que leur autorité est inviolable; mais c'est tant qu'on sera en petit nombre : à cette condition et en cet état vantez votre obéissance à toute épreuve. Croissez cependant; et quand vous serez plus forts, alors vous commencerez à interpréter nos préceptes en disant que nous les avons accommodés au temps : comme si obéir et se soumettre c'était seulement attendre de nouvelles forces et une conjoncture plus favorable, ou que la soumission ne fût qu'une politique*. » A coup sûr. Messieurs, il eût été difficile de mieux faire sentir à quel point les explications de Buchanan et de Jurieu étaient contraires aux discours des apologistes et à la con» duite des martyrs. Mais, peut-être, me ferez-vous une objection à propos du sentiment de Tertullien et de Bossuet. Si vous refusez aux premiers chrétiens le droit de défendre leur

ï. Cinquième avertissetnent aux proleitants, p. 3iG.

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religion les armes à la main, ne serez- vous pas obligé de condamner pour le même motif ce grand mouvement national qui, sous le nom de Ligue, avait pour but de sauvegarder, même par la force, les intérêts de la religion catholique en France? Messieurs, les deux questions diffèrent entre elles du tout au tout. Autant j'admire la résistance purement passive des fidèles sous les empereurs romains, autant j'approuve ridée de la Ligue, abstraction faite des passions étrangères et des ambitions personnelles qui ont pu s'y mêler. Les premiers chrétiens vivaient sous un gouvernement païen, établi avant eux, auquel par conséquent ils devaient l'obéissance dans Tordre civil, et qu'ils n'auraient eu aucun droit de renverser : toute rébellion de leur part contre un pouvoir abusif sans doute, mais légitime au fond, eût été une agression injuste. Leur devoir était de respecter un ordre de choses consacré par la coutume et consenti par le peuple. Mais telles ne sont pas les conditions dans lesquelles s'est formée la Ligue. Au lieu de s'attaquer à ce qui existait depuis des siècles, elle avait un caractère purement conservateur et défensif : elle voulait maintenir intacte, contre une innovation radicale, contre l'agression d'une minorité factieuse, l'ancienne constitution de l'État, en vigueur depuis plus de mille ans et écrite dans le cœur des Français, d'après laquelle aucun prince hérétique ne pouvait monter sur le trône de Glovis, de Charlemagne et de saint Louis. Là-dessus, clergé, noblesse, et tiers-état, parlement et Sorbonne,tous les grands corps du royaume, à part quelques novateurs qui s'insurgeaient contre le droit, n'avaient qu'un seul et même sentiment. Les catholiques se trouvaient dans un cas de légitime défense : ils soutenaient la tradition, les lois établies. V'oilà

pourquoi, s'il y a eu dans l'histoire un mouvement de résistance légale, c'est la Ligue. Henri IV finit par le reconnaître, et sa plus belle victoire, c'est d'avoir cédé à ses adversaires vaincus. Il n'y a donc pas la moindre analogie entre les deux faits dont je parle. Les premiers chrétiens ne pouvaient, sans manquer à leur devoir, attaquer un pouvoir qui s'était fait sans eux et avant eux; et les catholiques de l'ancienne France devaient, sous peine de renier leur droit, défendre un pouvoir qui s'était établi avec eux et par eux. Les uns et les autres étaient animés du même esprit et s'inspiraient des mêmes principes. Nous pouvons applaudir au dévouement généreux de nos pères sans être obligés d'abandonner, comme l'ont fait les théoriciens de la Réforme dans l'intérêt de leur cause, les doctrines et la pratique de l'Église primitive.

Tertullien avait démontré aux magistrats romains que l'État n'a rien à redouter de la part d'hommes qui, loin de former une ligue hostile, rangent parmi leurs devoirs les plus sacrés la soumission aux pouvoirs établis. A quoi donc, leur dit-il, s'applique ce que vous appelez la faction chrétienne? Je vais vous l'apprendre :

« Unis ensemble par le nœud d'une même foi, d'une même espérance, d'une même morale, nous ne faisons qu'un corps. Saintement ligués contre Dieu, nous l'assiégeons de nos prières, afin de lui arracher par une violence qui lui est agréable ce que nous demandons. Nous l'invoquons pour les empereurs, pour leurs ministres, pour toutes les puissances, pour Tétat présent du siècle, pour la paix, pour l'ajournement de la catastrophe dernière. Nous nous assemblons pour lire les écritures, où nous puisons, selon la circonstance, les lumières et les avertissements dont nous avons besoin. Cette

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sainte parole nourrit notre foi, relève notre espérance, atfermit notre confiance, et resserre de plus en plus la discipline en inculquant le précepte. C'est là que se font les exhortations et les corrections, là que se prononcent les censures au nom de Dieu. Pénétrés de cette pensée que Dieu nous regarde, nous jugeons, avec maturité et c'est un terrible préjugé pour le jugement futur, quand quelqu'un a mérité d'être banni de la communion des prières, de nos assemblées et de tout ce saint commerce*. Des vieillards président; ils parviennent à cet honneur, non par l'argent, mais par le témoignage d'un mérite éprouvé. Rien de ce qui concerne les choses de Dieu ne s'achète : si l'on trouve chez nous une espèce de trésor, on ne peut pas nous reprocher d'avoir vendu la religion pour l'amasser. Chacun apporte tous les mois son modique tribut, lorsqu'il le veut, s'il le veut, et dans la mesure de ses moyens : personne n'y est obligé; rien de plus libre que cette contribution. C'est là comme un dépôt de piété qui ne se consume point en festins, en débauches, en stériles prodigalités; il n'est employé qu'à nourrir et à enterrer les indigents, à soulager les orphelins délaissés, les domestiques cassés de vieillesse, les naufragés... Une telle réunion d'hommes probes, pieux et chastes, n'est pas une faction ; on doit l'appeler un sénat*. »

Ce magnifique tableau de la vie des premiers fidèles confirmait à merveille le raisonnement de Tertullien ; car les conspirateurs ne se recrutent point parmi de tels hommes, et la société civile n'a pas de plus fermes soutiens que ceux dont

1. On voit par là quelle grande place rexcommunioation occupait dans rÉglise primitive^ et quelle idée on se faisait de sa gravité et de ses effets,

^. Apolog,, XXXIX, XL.

les vertus garantissent la fidélité. Quand on quitte les descriptions qu'ont faites de leur époque les écrivains païens du deuxième siècle, et qu'on se trouve devant cette délicieuse

. peinture des mœurs chrétiennes, on mesure à un tel contraste l'action puissante que l'Évangile avait exercée sur les âmes. Sans doute, on a contesté quelquefois l'entière exactitude de ce portrait presque idéal ; et Tertullien lui-même, dans son premier Discours aux nations^ n*hésiie pas à reconnaître qu'il y avait bien quelque ombre à ce beau tableau, car l'œuvre de sanctification que poursuit l'Église est toujours entravée par les passions humaines. Mais il est un fait qui suffirait à lui seul pour prouver que cette belle page n'est pas de la poésie, mais de l'histoire ; ce fait. Messieurs, c'est le martyre. Lo^-sque des npiilliers d'hommes de tout âge et de toute condition n'hésitent pas à sacrifier leur vie pour rester fidèles à leur foi, on peut affirmer sans crainte qu'ils pratiquaient sincèrement ce qu'ils viendront confesser au prix de leur sang. Si nous passons du fond à la forme, vous admirerez comme moi avec quelle grâce touchante le pinceau énergique de Tertullien sait retracer les beautés de la vertu, déployant ainsi tour à tour les qualités les plus diverses ; et vous ne m'accuserez pas, je l'espère, d'avoir rien exagéré quand je disais que V Apologétique peut soutenir le parallèle avec les

plus hautes productions de l'éloquence humaine.

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