Ibid., XLVi-L
On s'est plu quelquefois à représenter Tapologiste afiicain comme déniant à la raison naturelle ses droits légitimes et sa vraie puissance. L'esprit de parti, toujours prêt à forcer le sens des mots et à se faire une arme de ce qui semble prêter à la critique, s'est prévalu de quelques tirades véhémentes contre les philosophes de l'antiquité pour ériger TertuUien en adversaire de la philosophie elle-même. Rien ne paraît moins juste que cette appréciation, lorsqu'au lieu de s'arrêter à quelques expressions un peu dures, on veut bien tenir compte de l'ensemble des doctrines. Autre chose est la philosophie, autre chose les systèmes philosophiques imaginés par les chefs des différentes écoles : on peut signaler ce qu'il y a d incomplet et de défectueux dans ces théories, sans condamner pour cela ce qui est en dehors et au-dessus de toute spéculation individuelle. Certes, TertuUien ne ménage pas les reproches à ces hommes qui, au lieu de suivre les lumières du bon sens et de la tradition, ont préféré se perdre dans les rêves d'une intelligence éprise d'elle-même ; mais, en accusant les maîtres de la science païenne d'avoir entassé erreurs sur erreurs, il est loin d'incriminer l'âme humaine qu'un mouvement naturel incline vers la vérité. Nul n'a mieux démontré l'harmonie des principes de la foi avec le témoignage instinctif, spontané, de l'âme, et le soin qu'il met à dégager le caractère ou les bases rationnelles de la religion chrétienne n'est pas un des côtés les moins remarquables de ce grand écrivain. Le point capital de la controverse avec les païens restait toujours le dogme de l'unité de Dieu. Pour opposer à leurs adversaires des témoignages non suspects, les apologistes des deux premiers siècles avaient coutume de parcourir les monuments de littérature ancienne, et de recueillir dans les
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écrits des philosophes ou des poètes tous les passages favorables à la doctrine d'un Dieu unique. Saint Justin, en particulier, employait cette méthode qui, à défaut d'une rigueur absolue, avait du moins le mérite d'une valeur relative *. Mais il en était résulté ce qui arrive souvent en pareil cas : dociles à suivre leurs maîtres dans la voie de l'erreur, les païens refusaient de se laisser guider par eux sur le chemin de la vérité. C'est pourquoi, sans blâmer le mode de démonstration adopté par ses devanciers, TertuUien laisse de côté un travail d'érudition dont il n'attend pas beaucoup de fruit. 11 invoque hardiment un témoignage nouveau, un témoignage, dit-il, plus connu que toutes les littératures, plus répandu que toutes les sciences, plus célèbre que tous les systèmes, plus grand que l'homme tout entier, ou du moins qui constitue la plénitude de l'homme : c'est le témoignage de l'àme, mais de l'âme rendue à sa simplicité primitive, et non pas telle que l'ont faite les préjugés de race ou d'éducation.
« Viens donc, ô âme humaine, s'écrie-t-il , comparais devant nous, soit qu'il faille avec plusieurs philosophes te reconnaître pour une substance étemelle et divine, et par là même d'autant plus incapable de mentir ; soit qu'étrangère à la divinité, tu n'aies rien que de mortel, comme l'a professé le seul Épicure, ce qui fera paraître ton témoignage d'autant moins suspect; soit que tu descendes du ciel ou que la terre te conçoive; que les nombres ou les atomes composent ton être; que tu naisses avec le corps ou que tu lui sois ajoutée après coup; d'où que tu viennes, et de quelque manière que tu rendes l'homme un animal raisonnable, doué d'intelligence
J , Justin et les Apologistes au deuxième sièôle, leçon X*.
et de sentiment, réponds-moi î Mais ce n'est pas toi que j'appelle, ô âme qui, formée dans les écoles, exercée dans les bibliothèques et nourrie dans les académies ou sous les portiques de la Grèce, débites d'orgueilleuses maximes. Non, viens ici dans toute ta rudesse, dans toute la simplicité de ton ignorance primitive, telle que te possèdent ceux qui n'ont que toi ; accours de la voie publique, du carrefour, de l'atelier. Il me faut ton inexpérience, puisque personne n'ajoute plus foi à ton habileté, si petite qu'elle soit. Je ne te demande que ce que tu apportes avec toi dans l'homme, soit que tu le tires de ton propre fonds, ou que tu le reçoives de ton auteur, n'importe lequel. Tu n'es pas chrétienne que je sache; car tu as coutume de devenir et non de naître chrétienne. Toutefois les chrétiens requièrent aujourd'hui ton témoignage; étrangère dépose contre les tiens, afin que nos persécuteurs rougissent devant toi de leur mépris pour une doctrine dont tu es complice *. »
Vous voyez par cette belle apostrophe à Tàme humaine sur quel terrain se place le prêtre de Carthage pour combattre le polythéisme. Il fait appel au sens intime, à ce qu'il y a de primitif et d'essentiel dans l'esprit de chaque homme. Pour recueillir cette voix de la nature dans toute sa pureté, il commence par écarter les préjugés qui l'étouffent. L'àme qu'il prend à témoin n'est point celle qui a passé par les écoles des philosophes où elle échange sa simplicité native contre une habileté d'emprunt; TertuUien s'adresse de préférence à l'artisan, à l'homme du peuple, à tous ceux dont une fausse science n'a point perverti le jugement. C'est à eux qu'il