‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 100 sur 223 · De Spectac., xxmi · texte numérisé non relu

De Spectac., xxmi

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ne respirent que la mollesse, l'évêque de Meaux étend son blâme à toutes les productions qui étalent sur la scène la passion de l'amour, même par rapport au licite, pour me servir de ses expressions *. Il regarde ces drames comme dangereux pour les mœurs, non point par hasard et par accident, mais de leur nature et par eux-mêmes : la grande raison qu'il en donne, et qu'il développe sous toutes les formes, c'est que l'homme déchu porte en lui un fond de concupiscence mauvaise qu'il n'est pas bon d'exciter par un art qui la flatte. Pour justifier leur sentiment, les apologistes du théâtre ne manquaient pas de faire observer que les comédies finissent ordinairement par un mariage. Fort bien, répond Bossuet, mais ce n'est point par là qu'elles commencent, et avant d'arriver à ce dénoûment qui ne sauve rien, ce sont des amants qui parlent et qui agissent sur la scène, et non pas des époux. Illusion déplorable de s'imaginer que le langage des passions perd ce qu'il a de dangereux pour les spectateurs, parce qu'après bien des péripéties, l'intrigue vient aboutir au nœud conjugal ! C'est tout le vase que vous remuez, aussi bien la lie qui se trouve au fond que ce qu'il y a de fin et de délicat dans la partie supérieure. Il est peu d'endroits où Bossuet ait révélé davantage ce sens pratique, cette expérience des choses morales qu'il possédait à un si haut degré.

« Encore , disait-il , que vous ôtiez en apparence à l'amour profane ce grossier et cet illicite dont on aurait

!. }faximes et réflexions^ p. ô48.

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honte, il en est inséparable snr le théâtre. De quelque manière que vous vouliez qu'on le tourne et qu'on le dore, dans le fond ce sera toujours, quoi qu'on puisse dire, la concupiscence de la chair, que saint Jean défend de rendre aimable, puisqu'il défend de l'aimer. Le grossier que vous en ôtez ferait horreur, si on le montrait ; et l'adresse de le cacher ne fait qu'y attirer les volontés d'une manière plus délicate, et qui n'en est que plus périlleuse lorsqu'elle paraît plus épurée. Croyez-vous, en vérité , que la subtile contagion d'un mal dangereux demande toujours un objet grossier, ou que la flamme secrète d'un cœur trop disposé à aimer, en quelque manière que ce puisse être, soit corrigée ou ralentie par l'idée du mariage que vous lui mettez devant les yeux dans vos héros et dans vos héroïnes amoureuses? Vous vous trompez... Le licite, loin d'empêcher son contraire, le provoque ; en un mot, ce qui vient par réflexion n'éteint pas ce que l'instinct produit ; et vous pouvez dire à coup sûr, de tout ce qui excite le sensible dans les comédies les plus honnêtes, qu'il attaque secrètement la pudeur. Que ce soit ou de plus loin ou de plus près, il n'importe; c'est toujours là que l'on tend, par la pente du cœur humain à la corruption. On commence par se livrer aux impressions de l'amour sensuel : le remède des réflexions ou du mariage vient trop tard : déjà le faible du cœur est attaqué, s'il n'est vaincu ; et l'union conjugale, trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n'est que par façon et pour la forme dans la comédie... Il faut toujours que les règles de la véritable vertu soient méprisées par quelque endroit pour

donner au spectateur le plaisir qu'il clierclie. Le licite et le régulier le ferait languir s'il était pur : en un mot, toute comédie, selon l'idée de nos jours, veut inspirer le plaisir d'aimer; on en regarde les personnages, non pas comme gens qui épousent, mais comme amants ; et c'est amant qu'on veut être, sans songer à ce qu'on pourra devenir après... Par quelque endroit que vous frappiez la concupiscence, tout s'en ressent. Le spectacle saisit les yeux; les tendres discours, les chants passionnés pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands ilôts ; quelquefois elle s'insinue comme goutte à goutte; à la fm on n'en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et dans les entrailles avant qu'il éclate par la fièvre. En s'aflaiblissant peu à peu, on se met en un danger évident de tomber, avant qu'on tombe ; et ce grand aiîaiblissement est déjà un commencement de chutes »

Pour peu qu'on ait étudié le cœur Immain, il est impossible de n'être point frappé de la finesse de ces remarques. On peut bien opposer des sophismes à ce raisonnement si clair et si net, se faire, à l'exemple du Père Gaffaro , une idée métaphysique du théâtre sans avoir égard à la pratique des choses ; mais, après tout, c'est là une question de bonne foi que tout moraliste sérieux tranchera dans le même sens. Une action théâtrale qui a pour ressort l'amour profane et dans laquelle les rôles sont tenus par les deux sexes, offrira toujours un danger moral , quelque louable que puisse être l'in-

l. Maximes et reflexions, p. ô4o et suiv.

tentioii de l'auteur. Ici, Messieurs, nous pouvons invoquer l'autorité de juges fort compétents et d'autant plus désintéressés qu'ils prononcent contre eux-mêmes. Je veux parler des poètes qui ont porté sur le théâtre moderne les pièces les moins répréliensibles. Au témoignage de Fontenelle, Corneille était fort inquiet de la responsabilité que faisait peser sur lui la publication de ses œuvres dramatiques : pour réparer autant que possible les torts qu'il se reprochait, il consacra les derniers efforts de son talent à la poésie religieuse. Tout le monde connaît les remords de Racine ; ils nous ont valu deux chefs-d'œuvre d'où l'amour profane est absent, et qui par conséquent ne rentrent nullement dans la catégorie des pièces que Bossuet signale comme dangereuses pour les mœurs. Je ne cite , vous le voyez , que des auteurs dont la muse n'est point dévergondée : pour avoir porté un jugement si sévère sur leurs propres œuvres, sur des productions dont le but n'est certes pas immoral , il faut bien qu'ils aient été fortement pénétrés des dangers du théâtre. Quinault déplorait amèrement et cherchait à racheter, par les plus durs exercices de la pénitence, le mal qu'avaient pu produire ses opéras. Lulli mourait sur la cendre en gémissant au souvenir de ses compositions musicales. Dans une lettre adressée à l'un de ses amis, Gresset avoue qu'il souffrait intérieurement d'avoir travaillé pour le théâtre ; et pourtant ni Sidney ni le Méchant ne sont des pièces déshonnètes^ En présence de ces inquiétudes et de ces

). OEuvres de Gresset, t. h', Londres, 1765.

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regrets , il peut paraître quelque peu téméraire de vouloir s'élever contre l'opinion des maîtres de la scène. Que si, cependant, l'on persistait à taxer d'exagération le sentiment de Tertullien et de Bossuet, un écrivain que nul ne peut accuser d'avoir obéi à des scrupules de piété se chargerait de confirmer la thèse des moralistes chrétiens. Cet adversaire inattendu des spectacles , c'est J.-J. Rousseau.

Dans le Vl^ volume de l'Encyclopédie, à l'article Genève, d'Alembert conseillait aux habitants de cette ville d'établir au milieu d'eux un théâtre de comédie. Rousseau trouva le conseil très-dangereux pour sa patrie, et dans le but de prévenu* ses concitoyens du péril qui les menaçait , il écrivit à d'x\lembert sa lettre sur les spectacles. Cette lettre est un véritable traité qui, à l'exception de quelques passages où le genre déclamatoire de Rousseau se déploie dans des th'ades trop chargées, renferme des appréciations aussi justes que sévères. Après avoir établi en général qu'un spectacle est un amusement, et que les amusements ne sont permis qu'autant qu'ils sont nécessaires ou utiles, le citoyen de Genève examine si le théâtre satisfait à cette condition. La proposition qu'il soutient et qu'il développe à cet égard est celle-ci : l'effet moral des spectacles ne saurait jamais être bon ni salutaire en lui-même, puisqu'a ne compter que leurs avantages, on n'y trouve aucune sorte d'utilité réelle sans inconvénients qui la surpassent. Le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les mœurs, peut beaucoup pour les altérer. Et d'abord, le bien qu'il produit est nul. Au lieu de purj^er les passions, tout le soin de l'auteur drama-

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tique est de les flatter, sinon les spectateurs seraient bien vite rebutés. La scène n'est qu'un tableau des passions humaines dont l'original est dans tous les cœurs; or, peindre les mœurs, ce n'est pas les corriger, et un laid visage ne paraît point laid à celui qui le porte. Que si on veut les corriger par leur charge, on quitte la vraisemblance de la nature, et le tableau ne fait plus d'effet. On nous dit que le théâtre rend la vertu aimable et le vice odieux. Oui, je le veux bien, au sortir de là le spectateur aime la vertu; mais il l'aime dans les autres, parce qu'il espère en profiter; il n'en veut pas pour lui, parce qu'elle lui serait coûteuse. Que va-t-il donc voir au spectacle ? Précisément ce qu'il voudrait trouver partout : des leçons de vertu pour le public dont il s'excepte, et des gens immolant tout à leur devoir, tandis qu'on n'exige rien de lui. J'entends dire que la tragédie mène à la pitié par la terreur ; soit. Mais quelle est cette pitié? Une émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui l'a excitée ; un reste de sentiment naturel étouffé bientôt par les passions ; une pitié stérile, qui se repaît de quelques larmes et n'a jamais produit le moindre acte d'humanité. Sylla pleurait au théâtre et faisait égorger ses concitoyens. Au fond, quand un homme est allé admirer de belles actions dans des fables et pleurer des malheurs imaginaires, à quoi tout cela vient-il aboutir ? A être content de soi-même, à s'applaudir de sa belle âme, à épuiser dans des fictions la sensibilité qu'il faudrait déployer pour les maux réels qui aflligent l'humanité. Quant aux belles leçons et aux brillantes maximes qu'on lui a débitées avec tant d'emphase, le spectateur a grand soin de les reléguer sur la

scène : il s'accoutume à y voir un jeu de théâtre, bon pour amuser le public, mais qu'il y aurait de la t'ulie à vouloir transporter sérieusement dans la société. x\insi, la plus avantageuse impression des meilleures tragédies consiste à réduire à quelques affections passagères, stériles et sans effet, tous les devoirs de l'homme ; à nous faire applaudir de notre courage en louant celui des autres, de notre humanité en plaignant les maux que nous aurions pu guérir, de notre charité en disant aux pauvres : Dieu vous assiste ! Yoilà le résultat moral du théâtre. Mais si le profit qu'on peut en retirer est à tout le moins fort problématique, le mal qu'il produit n'est pas douteux. Ici Rousseau se rapproche de Bossuet en signalant l'influence fâcheuse de ces représentations qui mettent en jeu la plus subtile des passions humaines.

a Les écrivains ecclésiastiques, dit-il, ont souvent et fortem.ent allégué les effets qu'entraîne l'intérêt de la scène, uniquement fondé sur l'amour. Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la manière de le présenter : l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime, son but est honnête ; souvent il est sacrifié au devoir et à la vertu, et, dès qu'il est coupable, il est puni. Fort bien : mais n'est-il pas plaisant qu'on prétende ainsi régler après coup les mouvements du cœur sur les préceptes de la raison, et qu'il faille attendre les événements pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des situations qui les amènent ? Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions

criminelles, mais de disposer l'âme à des sentiments trop 1. ^5

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tendres, qu'on satisfait ensuite au\ dépens de la vertu... Quand il serait vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes, s'ensuit-il de là que les impressions sont plus faibles, que les eiïets en sont moins dangereux? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étaient moins douces, moins séduisantes que celles d'un amour criminel, à qui l'horreur du vice sert au moins de contre-poison! Mais, si l'idée de l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur... Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra : il séduit ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise; s'il est bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souffrances le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant par ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mène au plaisir ; on en laisse ce qui tourmente< Personne ne se croit obligé d'être un héros ; et c'est ainsi qu'admirant l'amour honnête, on se livre à l'amour criminel ^ »

C'est le raisonnement même que faisait l'évêque de Meaux, et il suffit, pour en sentir la force, d'avoir égard aux conditions psychologiques de l'homme. On se tromperait beaucoup en s'imaginant que le caractère ou le but

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