Lettre à iVAlembert sur les spectacles
KN GÉNÉRAL. 227
moral d'une pièce ellace ou corrige les impressions qui résultent d'une peinture vive et séduisante des passions. Ces belles maximes s'oublient, et les impressions demeurent. Au fond, la tragédie de Phèdre renferme une leçon morale : c'est l'amour criminel qui trouve son châtiment dans les excès mêmes auxquels il se porte. Mais qui ne voit que cette profonde et saisissante peinture des douleurs d'une femme malheureuse n'est propre qu'à inspirer au spectateur de l'intérêt pour ce qui devrait, au contraire , lui causer une vive horreur, de telle sorte qu'à la fin il pourra se trouver plus disposé à plaindre Phèdre coupable qu'Hippolyte innocent? Est-il bien sûr que dans Polyeiicte même, la plus morale de toutes les pièces où l'amour ait été mis en scène, le spectateur ému par les lamentations éloquentes de Pauline ne soit pas tenté d'accuser de dureté la conduite de Polyeucte, sacrifiant l'amour au devoir ? Il faudrait avoir peu étudié le cœur humain pour trouver cette hypothèse imaginaire. Voilà le danger de ces représentations théâtrales qui, lors même qu'elles cherchent à inspirer l'estime de la vertu par le tableau du vice et de ses égarements, en sont réduites par les nécessités de l'art à ne pas prêter au mal un caractère trop odieux , sous peine de rebuter les assistants. 11 en est des drames comme des romans : les plus licencieux ne sont pas toujours ceux qui présentent le plus de périls pour les mœurs ; la passion s'insinue bien mieux par ce qui flatte délicatement les penchants de l'homme que par ce qui révolte la pudeur. Puis, Messieurs, lorsqu'on veut juger la question du théâtre, il ne faut pas envisager uniquement l'influence qu'il exerce
sur ceux qui écoutent et qui voient, mais encore l'effet qui en résulte pour ceux qui récitent et qui jouent. Nous avons entendu Platon émettre à cet égard une proposition incontestable : l'imitation habituelle et expressive des passions est propre à en développer le fonds. Ce que le philosophe athénien énonçait en principe, Rousseau le constate par les faits ; il observe qu'en général l'état de comédien est un état de licence et de mauvaises mœurs : les hommes, dit-il, y sont livrés au désordre, les femmes y mènent une vie scandaleuse ; les uns et les autres, avares et prodigues à la fois, toujours accablés de dettes et toujours versant l'argent à pleines mains, sont aussi peu retenus dans leurs dissipations que peu scrupuleux sur les moyens d'y pourvoir. Après avoir rappelé ces résultats, que l'expérience ne permet guère de révoquer en doute, il se demande si une profession qui entraîne de pareils inconvénients, et à laquelle du reste s'est attaché une sorte de déshonneur dans tous les temps et dans tous les lieux, si cette profession, dis-je, ne doit pas être regardée comme dangereuse en soi; car des préjugés universels supposent aussi une cause universelle, et quand une institution a des conséquences généralement mauvaises, c'est à elle-même qu'il faut s'en prendre, et non pas seulement à l'abus qu'on peut en faire. Déjà Bossue t avait signalé les désordres si communs dans cette profession, et il n'avait pas craint de prononcer ce mot sévère : « Quelle mère, je ne dirai pas chrétienne, mais tant soit peu honnête, n'aimerait pas mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre? » Mais, longtemps auparavant, Tertullien atta-
quait la profession de comédien en s' appuyant à la fois sur les lois de la décence et sur les arrêts de l'opinion publique.
« Quelle étrange contradiction ! s'écriait-il ; on voue par des arrêts publics toute cette classe à l'infamie légale; on la bannit du palais, de la tribune aux harangues, du sénat, de l'ordre équestre, on lui interdit toutes les dignités et jusqu'à certains ornements. 0 perversité humaine ! aimer ceux que l'on châtie î mépriser ceux que l'on approuve! exalter l'art et flétrir l'artiste I singulière justice, de frapper un homme pour les mêmes causes qui lui méritent la faveur ! Je me trompe , quel éclatant aveu que la chose est mauvaise , puisque les acteurs , si bien accueillis qu'ils soient, n'échappent pas au déshonneur! Si donc la justice humaine ne néglige pas de les condamner, malgré l'attrait du plaisir, si elle leur interdit toute espèce de dignités pour les jeter sur l'écueil de l'infamie, avec combien plus de rigueur la justice divine sévira-t-elle contre des artisans de cette nature ? Plairat-il à Dieu ce cocher du cirque, qui trouble tant d'âmes, qui allume tant de fureurs, qui excite tant d'émotions diverses, couronné comme un prêtre païen ou brillant des couleurs d'un maître d'impudicité?... Je vous le demande encore, le masque théâtral plaira- t-il à Dieu ? Si le Seigneur rejette toute espèce de simulacres, à plus forte raison défendra-t-il de calquer son image! x\on, l'auteur de la vérité n'aime pas ce qui est faux : tout ce qui sent la feinte est adultère à ses yeux. Par conséquent, vous qui contrefaites la voix, le sexe, l'âge, vous qui jouez l'amour, la colère, Jes gémissements, les larmes, Dieu ne vous ap-
prouvera pas, puisqu'il condamne toute hypocrisie '. » Rousseau se borne à reprendre la thèse de Tertullien quand il définit le métier de comédien l'art de se contrefaire : revêtir un autre caractère que le sien, paraître différent de ce qu'on est, se passionner de sang-froid, dire autre chose que ce qu'on pense, aussi naturellement que si on le pensait en réalité, et oublier enfin sa propre place à force de prendre celle d'autrui, voilà le rôle de l'acteur. Mais ici, je dois l'avouer, le citoyen de Genève comme le prêtre de Carthage me semblent tomber l'un et l'autre dans l'exagération; or, si l'on doit craindre d'affaiblir les préceptes de la morale, il ne faut pas non plus les outrer. S'il était vrai , comme le dit Tertullien , que toute représentation théâtrale eût le caractère d'une hypocrisie blâmable, il s'ensuivrait que le spectacle est mauvais par lui-même ; dès lors il faudrait le condamner d'une manière absolue. Or, cette opinion me paraît d'une rigueur excessive. Nous disons bien que la fréquentation du théâtre est en général plus ou moins dangereuse, suivant les circonstances et la nature des pièces qu'on y joue ; et nous ajoutons sans hésiter que les drames qui mettent en jeu l'amour profane ne sont jamais exempts de périls pour les mœurs. Mais entre une chose dangereuse en soi et une chose mauvaise par elle-même, il y a. Messieurs, une grande différence : on prémunit fortement contre l'une , tandis qu'on interdit l'autre sans la moindre restriction. Il existe, en effet, un genre de pièces, comme Athalie et Esther, qui n'ont rien de répréhensible, bien que là