TREIZIÈME LEÇON
Controverse sur quelques cérémonies usitées chez les païens. — Analogie de ce différend survenu dans l'Église d'Afrique avec la question des rites malabares et des cérémonies chinoises, agitée au xviic et au xyiii^ siècle. — Conduite invariable de l'Église dans les cas de ce genre. — Opuscule de TertuUien sur la Couronne du soldat. — Il condamne l'usage des couronnes comme illicite. — Excellents principes qu'il pose sur l'autorité de la tradition. — Fausse application qu'il en fait au cas particulier. — Abus de l'esprit et de l'imagination dans les preuves de TertuUien. — Sa répulsion pour le service militaire, qui lui paraît blâmable en principe. -^ Argumentation sophistique de l'auteur. — Vigueur et poésie du langage. — L'opuscule sur la Couronne du soldat, vrai chel"-d'(puvre littéraire.
Messieurs,
L'Église, avons-nous dit, ne pouvait suivre TertuUien dans la voie de sévérité excessive où il allait s'engager. Tout en cherchant à détruire jusqu'aux derniers vestiges de l'idolâtrie, elle était bien éloignée de vouloir s'attaquer aux lois et aux formes essentielles de l'ordre social. Ce n'est ni à la nature ni à la société qu'elle venait déclarer la guerre, mais aux vices et aux erreurs qui avaient altéré l'une et l'autre. Au contraire, les théories extrêmes du moraliste africain atteignaient par-dessus le polythéisme les conditions mêmes sans lesquelles l'humanité ne saurait accomplir sa destinée. 11 conçoit si peu la possibilité d'un État chrétien que les fonctions civiles et le service militaire lui paraissent incompatibles avec la pratique de l'Évangile : du moins y met-il des restrictions qui les rendraient à peu près impossibles. A force de vouloir absorber
les âmes dans la contemplation des choses célestes, il néglige ou perd de vue les relations nécessaires de la vie terrestre. Il méconnaît le rang légitime que tiennent la richesse et le pouvoir dans l'économie de la Providence ; et parce qu'il les voit marqués au coin de l'idolâtrie, il oublie que la mission de l'Eglise est précisément de leur imprimer un caractère tout différent. Ce puritanisme étroit et exalté ne pouvait convenir h une société religieuse qui, loin de se borner à un petit nombre d'ascètes retirés du monde, devait étendre à tous les peuples son action régénératrice et transformer par son influence jusqu'à l'ordre civil ou politique. En confondant l'exception avec la règle, les doctrines morales de Tertullien tendaient à faire du monde un couvent et à réduire l'Église aux proportions d'une secte. C'est à ce résultat fmal que nous les verrons aboutir dans les ouvrages qu'il nous reste à étudier.
Hâtons-nous de le dire , tout en repoussant les conséquences extrêmes que le prêtre de Garthage tirait de ses principes, l'Église d'Afrique n'était nullement disposée à transiger sur un point quelconque avec le polythéisme. Il n'y avait pas un chrétien sincère qui ne fût convaincu qu'il fallait s'abstenir avec soin de toute participation réelle aux cultes idolâtriques. Seulement, la question était de savoir si telle cérémonie, tel usage en particulier devait être envisagé comme offrant le caractère d'une superstition païenne. C'est là-dessus que portait le débat. Certes,, ce n'est pas au prix de concessions coupables que le christianisme entendait conquérir le monde ni sauver les intérêts ou la vie de ses membres. Un tel système d'accommodement ne
pouvait entrer dans l'esprit d'une religion qui ordonnait à ses adhérents de souffrir la mort la plus cruelle plutôt que de brûler un grain d'encens devant une idole. L'Église n'a jamais accepté de pareils compromis; et bien qu'elle ait toujours usé envers les sociétés humaines de tous les ménagements qu'inspirent la prudence et la charité, elle n'a cessé de réprouver toute tentative de sauver les âmes par des moyens qui auraient pu, ne fût-ce même qu'en apparence, altérer tant soit peu la pureté de la doctrine. Chaque fois que des esprits d'ailleurs bien intentionnés se sont laissé entraîner à des entreprises de ce genre, elle n'a pas manqué de les arrêter dans cette voie de transactionsdangereuses. Un orateur s'écriait au siècle dernier : Périssent les colonies plutôt qu'un principe! Dans l'espèce, il aurait mieux fait de dire : Sauvons les colonies par une sage application des principes ; mais enfin cette maxime a cela de vrai, qu'on ne doit jamais sacrifier les lois de la morale aux intérêts même les plus élevés. Quand Clément YII refusait de déchirer une page de l'Évangile pour satisfaire les passions d'Henri YIII, il pouvait prévoir que la perte de l'Angleterre serait la conséquence de son refus : la crainte d'un schisme ne fit pas reculer le gardien suprême de la loi morale , et cet acte de résistance n'en a été que plus grand devant Dieu et devant les hommes. Pour aborder un ordre de faits bien moins graves , permettez-moi de vous rappeler une controverse tout analogue à celle qui nous occupe : cet épisode nous montre que, si le rigorisme de Tertullien n'a pu prévaloir dans l'Église, les doctrines relâchées ne sont point parvenues davantage à s'y glisser, même par la moindre issue.
Je ne pense pas, Messieurs, que vous soyez surpris de voir reparaître à des époques plus rapprochées de nous les difficultés en face desquelles se trouvaient les moralistes chrétiens pendant les premiers siècles de l'Église. Toutes les fois que l'Évangile pénètre dans un pays idolâtre, les questions soulevées par Tertullien se reproduisent sous une forme ou sous une autre. En présence des coutumes invétérées qu'y rencontrent les missionnaires de la foi, il s'agit pour eux de savoir ce que le christianisme peut s'assimiler et ce qu'il doit repousser, quels sont les usages propres à être tolérés comme n'ayant aucun rapport avec l'idolâtrie, et les cérémonies qu'il faut tenir pour superstitieuses. Or, il n'est pas toujours facile d'établir cette distinction, et l'on conçoit que des divergences d'opinion puissent naître à cet égard. L'histoire des missions catholiques au xvir et au xviii* siècle est remplie d'une discussion de ce genre au sujet des rites malabares et des cérémonies chinoises. Cette controverse forme, je ne dirai pas le pendant, mais plutôt la contre-partie de celle qui agitait l'Église d'Afrique au temps de Tertullien. Vous n'ignorez pas quels grands résultats avait obtenus en Chine et dans l'Inde le zèle des Pères de la compagnie de Jésus. Cette illustre société, l'une des gloires de l'Église catholique, était parvenue à force d'habileté et de persévérance à entamer sur tous les points ces deux pays idolâtres. Ses membres n'avaient rien oublié pour attirer à la foi chrétienne les Indiens et les Chinois en s'insinuant dans leur esprit par une stricte observation des coutumes nationales. Les uns n'hésitaient pas à reproduire dans leur genre de vie le régime des Brahmes les plus austères; d'autres se
faisaient parias pour trouver un accès plus facile auprès de cette classe réputée vile et infâme par le reste de la nation. Dans le Céleste Empire, on les avait vus devenir tour à tour mandarins, astronomes, géographes, médecins, ambassadeurs même, et travailler ainsi au triomphe de la foi en se rendant utiles dans toutes les branches de la science et de l'administration. Assurément, on ne saurait assez louer des hommes qui s'imposaient de tels sacrifices pour gagner du terrain au milieu de contrées infidèles. C'était une application aussi ingénieuse que féconde de la grande maxime de l'apôtre : 11 faut se faire tout à tous pour convertir les âmes au Christ. Mais il y avait dans cette voie de condescendances un écueil que les missionnaires jésuites ne surent pas complètement éviter. Partant de ce principe incontestable, qu'il ne faut pas heurter inutilement des usages établis , mais écarter au contraire tout ce qui est de nature à faire obstacle au rapprochement, ils allaient jusqu'à tolérer dans leurs néophytes des pratiques plus ou moins superstitieuses. Ainsi, pour ne pas choquer les préjugés des Indiens, ils omettaient certaines cérémonies accessoires dans l'administration du baptême, cachaient les noms de quelques objets du culte catholique sous des appellations insolites, permettaient aux femmes de porter un bijou nommé tali/^ qu'elles reçoivent le jour des fiançailles et sur lequel est gravée l'image d'une idole, etc. C'était pousser la tolérance à des limites où elle ne trouve plus dans la charité une excuse suffisante. La question des rites malabares se reproduisait en Chine sous une autre forme. Il s'agissait de savoir si l'on peut licitement rendre
à Coiifucius certains hommages que prescrivent les lois et qui ont l'apparence d'un culte religieux; s'il est permis de prendre part aux cérémonies qui se pratiquent en l'honneur des ancêtres, de saluer le vrai Dieu des noms chinois de Xanti et de Tien , qui semblent plutôt désigner la nature extérieure ou le ciel, etc. Voyant avec quelle opiniâtreté invincible les Chinois s'attachent à ces coutumes traditionnelles, les jésuites croyaient devoir ménager de telles susceptibilités en fermant les yeux sur des actes qui ne leur paraissaient pas empreints d'un caractère religieux. Il leur en coûtait de sacrifier l'avenir d'une chrétienté florissante à des scrupules qu'ils tenaient pour exagérés. C'est en ce sens qu'ils expliquaient leur conduite dans une lettre au pape Clément XI :
(( Nous souhaiterions de tout notre cœur qu'il fût en notre pouvoir d'abolir toutes les coutumes et les rites des païens où l'on pourrait apercevoir le moindre soupçon de mal. Mais, dans la crainte de fermer par cette sévérité l'entrée de l'Évangile et la porte du ciel à un grand nombre d'âmes, nous sommes obligés, à l'exemple des saints Pères au temps de la primitive Église, de tolérer les cérémonies des Gentils qui sont purement civiles ; de manière cependant qu'autant que la chose peut se faire sans danger, nous les retranchons peu à peu, en y substituant des cérémonies chrétiennes ^. »
On voit assez par ces paroles avec quelle entière bonne foi les jésuites procédaient dans cette affaire : ils ne toléraient les cérémonies chinoises que par motif de néces-
1. Histoire de la compagnie de Jésus, Crétineau-Joly, Paris, 1851, t. V,
site, avec la ferme intention d'en faire tomber l'usage à mesure que le christianisme s'implanterait dans le pays. Mais n'était-ce pas une erreur de fait que d'envisager comme des usages purement civils les hommages qu'on rend à Confucius et le culte des ancêtres morts ? Les missionnaires dominicains, d'accord avec les vicaires apostoliques établis dans ces contrées, n'hésitaient pas à y voir autant de superstitions païennes. De là un grave différend qui, porté d'Asie en Europe, divisa les esprits, absoliunent comme au temps de Tertullien. Les savants prenaient fait et cause pour ou contre les jésuites de la Chine. Ceux-ci s'appuyaient sur l'opinion des mandarins et des lettrés qui , en paroles du moins , n'attribuaient aucun caractère religieux aux usages en question : l'empereur Kang-Hi, consulté à ce sujet, avait fait une déclaration dans le même sens. Aux yeux de Leibnitz, un tel jugement suffisait pour justifier les Pères de la compagnie de Jésus. Mais d'abord, la bonne foi des Chinois n'a jamais été proverbiale : la réponse des lettrés pouvait fort bien n'être qu'un mensonge ajouté à tant d'autres. Puis, quelle que fût l'opinion de ces derniers sur le point en litige, il fallait bien aussi tenir compte de celle des bonzes et du peuple. Du moment que la masse de la nation, et cela n'était guère douteux, attachait à ces cérémonies des idées superstitieuses, les chrétiens ne pouvaient y participer sans que leur manière d'agir prît aux yeux du grand nombre une couleur analogue. La tolérance des jésuites était en tout cas répréhensible par ce côté. Avec cette sagesse et cette longanimité qui le distinguent, le saintsiége différait son jugement sur une question qui, résolue
1^72 LA COURONNE Dl SOLDAT.
dans un sens ou dans un autre, allait entraîner les j)lus graves conséquences. D'une part, on pouvait craindre qu' un acte d'autorité ne vînt anéantir dans l'extrême Orient • tout un siècle de travaux; de l'autre, il fallait empêcher ' que la religion dégénérât dans ces contrées lointaines en un mélange bizarre de christianisme et de paganisme. Pour éclaircir les difficultés en instruisant la cause sur les lieux mêmes, Clément XI envoya comme légat aux Indes et en Chine Charles de Tournon, archevêque d'Antioche. Ce prélat ne tarda pas à se convaincre que les rites malabares n'étaient pas plus innocents que les cérémonies chinoises, et par suite il condamna hautement les uns et les autres. Appuyés dans leur résistance par quelques évêques portugais, les missionnaires jésuites refusèrent d'obéir au mandement du légat. Un décret de l'Inquisition vint confirmer la sentence de l'archevêque, mais sans plus de succès. Une première bulle de Clément XI ne parvint pas davantage à terminer le débat. Comme le pape distinguait à bon droit les usages purement civils des cérémonies superstitieuses, les jésuites se crurent autorisés à retenir certaines pratiques qu'ils rangeaient dans la première classe. Il fallut qu'une deuxième bulle, lancée en 1715, vînt couper court à leurs subterfuges en les obligeant à rompre avec toutes les coutumes chinoises. Encore la querelle fut-elle loin de s'apaiser. Dans la conviction où ils étaient que ces mesures de rigueur entraîneraient la ruine du christianisme sur les bords du fleuve Jaune et du Gange, les missionnaires épuisaient tous les palliatifs et les moyens dilatoires pour retarder une catastrophe qui leur paraissait imminente. Un
cleuxiènie légat envoyé en Chine, Mezzabarba, leur avait fait quelques concessions, qui les encouragèrent de nouveau clans leur résistance. Enfin, Benoît XIV comprit la nécessité de mettre un terme à des luttes qui pouvaient faire accuser l'Église de vouloir pactiser avec les superstitions païennes. Les bulles Ex quo singuUn^i et Oinniiim sollicitudiïmm condamnèrent sans la moindre restriction les rites malabares et les cérémonies chinoises. Devant ce jugement solennel toute opposition tombait d'elle-même. Ainsi que les jésuites l'avaient prévu, les empereurs de la Chine, jusqu'alors assez favorables aux chrétiens, prirent occasion de cette défense absolue pour déchaîner contre eux une persécution qui finit par détruire l'œuvre des missionnaires dans cet immense Etat. Mais, ce qui importait plus que tout le reste, la morale évangélique était sauve, et l'Église dégagée d'une solidarité qui aurait pu la compromettre aux yeux de ses ennemis et porter atteinte à l'intégrité de la foi.
Cet exemple mémorable nous montre que l'Église ne craint pas de repousser, même au prix des plus grands sacrifices, tout ce qui ressemble de près ou de loin à une transaction quelconque avec l'erreur. Chaque fois qu'elle se trouve en contact avec le polythéisme, elle interdit aux néophytes toute participation à des coutumes que des motifs sérieux lui font envisager comme suspectes d'idolâtrie. Mais, d'un autre côté, elle se garde bien d'étendre cette proscription aux usages purement civils. En deux mots, elle s'abstient également des rigueurs inutiles et des concessions imprudentes. Or, comme nous l'avons déjà fait observer, les individus ou les corporations n'imi-
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tent pas toujours cette Scage réserve. Après avoir trouvé un excès de condescendance dans la conduite de plusieurs missionnaires de la .Chine et de l'Inde, nous allons rencontrer chez Tertullien une exagération dans le sens inverse, un système d'exclusion poussé jusqu'aux dernières limites de la sévérité.
Déjà, dans le traité sw^ r Idolâtrie y le prêtre de Carthage ne s'était guère montré favorable à l'état militaire. « 11 n'y a pas de communauté possible, avait-il dit, entre les serments faits à Dieu et les serments prêtés à l'homme, entre l'étendart du Christ et le drapeau de Satan, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres ; une seule et même vie ne peut être due à deux maîtres, à Dieu et à César ^ » Un incident survenu vers l'année 202 dans quelque partie de l'empire lui fournit l'occasion de manifester davantage la répulsion que lui inspirait la profession des armes. Lui-même va nous apprendre dans quelle circonstance il composa son opuscule sur la Couronne du soldat. (( Voici ce qui s'est passé ces jours derniers. Les trèspuissants empereurs distribuaient des largesses aux soldats, qui venaient les recevoir la couronne de laurier sur la tête. L'un d'eux, plus soldat de Dieu, plus intrépide que ses frères , qui s'imaginent pouvoir servir deux maîtres, se distinguait de tous les autres, en ce qu'il s'avançait la tête nue, tenant à la main sa couronne inutile et manifestant par là qu'il était chrétien. Tous de le montrer au doigt : de loin on le raille, de près on s'indigne. La clameur arrive jusqu'au tribun; le soldat se