‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 128 sur 223 · Aux Rom., XIII · texte numérisé non relu

Aux Rom., XIII

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car ce qui était possible à ceux-ci le devenait également pour ceux-là, et par conséquent on n'était pas en droit d'exiger des uns plus que des autres.

Après avoir traité incidemment la question de l.i milice, le prêtre de Garthage revient au sujet principal de son ouvrage. Vous vous étonneriez sans doute qu'un esprit si fertile en ressources n'eut pas songé à tirer parti de la couronne d'épines du Sauveur, comme d'un contraste éclatant avec les couronnes de fleurs ou d'or doi.t il blâmait l'usage. Tertullien semble avoir voulu réserver pour la fin un argument qu'il jugeait bien propre à frapper l'imagination de ses lecteurs. 11 y a dans le rapprochement qu'il établit à cet effet un ton d'ironie amère qui lui est familier ; mais, comme de coutume, il néglig:? l'esprit de ces grandes choses de la foi et l'enseignemeLt moral qu'elles renferment, pour s'attacher de préférence à leur côté extérieur et matériel.

(( Quelle couronne, je vous le demande, Jésus-Christ a-t-il portée pour l'un et l'autre sexe ? Une couronne, j'imagine, formée d'épines et de chardons, pour figurer les péchés que la terre de la chair nous avait produit-, mais qu'a enlevés la vertu de la croix, émoussant jusqu'au dernier aiguillon de la mort par les souffrances qui ont torturé la tête du Seigneur. Assurément, outre ce qu'elle signifie, elle laisse assez voir l'outrage, la honte, le déshonneur et la barbarie qui, tressés ensemble, ont souillé et déchiré les tempes du Seigneur. Va maintenant te couronner de laurier, de myrte, d'olivier ou de quelque autre feuillage célèbre, ou, ce qui est encore plus en usage, de roses à cent feuilles cueillies dans le jardin de Mida::;. I. in

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Ajoute des lis de chaque espèce, des violettes de toute nuance, peut-être même des perles et de l'or, afin d'imiter aussi cette couronne du Christ, qui lui échut dans la suite; car « après le fiel il goûta au rayon de miel, » et il ne fut salué roi de gloire par la cour céleste que lorsqu'il eut été attaché ignominieusement à la croix comme roi des Juifs, « d'abord abaissé pour un moment « par son Père au-dessous des Anges, puis couronné de « gloire et d'honneur. » Si pour tous ces bienfaits tu lui dois ta tête, rends-la-lui, si tu peux, telle qu'il a sacrifié la sienne propre pour la tienne. Du moins, ne te couronne pas de fleurs, si tu n'oses te couronner d'épines ; car pour des fleurs, tu ne le peux pas. Conserve à Dieu sa chose intacte. A lui de la couronner, s'il le veut^ »

Le livre de la Couronne du soldat est un de ceux où le talent de Tertullien éclate davantage. Je n'en connais pas où le crayon de ce grand artiste ait dessiné son sujet en traits plus vifs ni plus énergiques. Il fallait toutes les ressources d'une imagination puissante pour trouver dans un mince détail de quoi alimenter jusqu'au bout une discussion palpitante dévie et d'intérêt. Puis, quelle dépense d'esprit! quelle verve étincelante ! quel coloris et quelle vigueur dans ce style où la passion éclate sous l'idée qu'elle pousse comme un flot d'images, ou fait jaillir en traits de feu! Toutefois, Messieurs, une qualité nouvelle vient de se révéler à nous , ou pour mieux dire un défaut, c'est l'art dangereux que possède Tertullien de manier le sophisme en lui prêtant les apparences de la

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vérité. Il n'y a pas jusqu'à son ton dogmatique et tranchant qui ne contribue à faire illusion sur la faiblesse de quelques-unes de ses preuves. Il étonne, lors même qu'il ne convainc pas, tant il y a de hauteur dans ses affirmations. Ce n'est déjà plus ce calme et cette sécurité d'une intelligence qui se repose dans la certitude de la vérité. On sent l'agitation fiévreuse d'une âme en lutte avec elle-même. Un esprit sombre et farouche, qui n'est pas celui de l'Évangile, circule dans les pages que nous venons de parcourir. L'auteur veut rompre violemment avec tout ce qui s'appelle vie civile, société politique, biens terrestres : il voit les pompes de Satan et ses œuvres dans les choses les plus indifférentes. Autrefois il avait démontré aux païens que les disciples de l'Évangile sont les meilleurs citoyens et les soldats les plus fidèles; aujourd'hui il ne veut plus entendre parler ni de serment de fidélité, ni de service militaire, ni de fonctions publiques : tout cela lui paraît incompatible avec les devoirs de la vie chrétienne. Viennent ensuite les gros mots, les épithètes insultantes jetées à la face des adversaires, le ton du libelle et du pamphlet, tous ces symptômes ordinaires de la surexcitation d'un homme qui commence à se fâcher parce qu'il a tort. Évidemment, à l'époque où Tertullien composait son traité sur la Couronne du soldat^ un changement s'était opéré dans son esprit. Sans doute, nous devrons l'attribuer tout d'abord au développement des germes funestes que nous avions observés dès l'origine dans cette nature plus ardente que mesurée. Mais il est rare que des circonstances extérieures ne viennent pas hâter ces moments de crise , et déterminer ces

ruptures violentes avec le passé. Eh bien, quels sont les faits contemporains qui avaient pu exercer une telle influence sur l'esprit de Tertullien? Dans quel milieu d'idées ou d'opinions courantes s'était-il laissé entraîner? C'est ce que nous verrons la prochaine fois.

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