DE L EGLISE D AFRIQUE
nisme avait déployé dans cette partie de l'empire romain une fécondité merveilleuse ; et si vous vous rappelez ce que nous avons dit la dernière fois de l'état religieux et moral de l'Afrique païenne, vous n'hésiterez pas à conclure avec moi qu'on ne saurait attribuer de pareils succès à des causes purement humaines. Seule, la grâce divine pouvait faire fleurir la chasteté au milieu d'une société si dissolue, retirer ces hommes sensuels des désordres où ils étaient plongés, relever vers le ciel des natures que les instincts les plus grossiers attachaient à la terre, et inspirer le dévouement à ce peuple de Garthage dont l'esprit mercantile nourrissait l'égoïsme. D'ailleurs, à l'époque où nous sommes arrivé, on eût dit que la Providence assignait à l'Afrique un grand rôle dans les affaires du monde : un Africain, Septime-Sévère, tenait les rênes de l'empire; un Africain, le pape saint Victor, gouvernait l'Église; un autre Africain allait surgir pour prendre au milieu de ses contemporains le sceptre du génie.
Vers l'année 160 naquit à Garthage le fils d'un centurion païen qui servait dans la milice du proconsul d'Afrique. Outre son nom patronymique de Tertullien, il reçut les prénoms de Quintus Septimius Florens, dont les deux premiers semblent désigner l'ordre de sa naissance et la race à laquelle appartenait sa famille. On a cherché bien des fois à l'identifier avec le jurisconsulte TertulUen, dont le Digeste a conservé quelques fragments; mais cette conjecture, dénuée de toute preuve historique, ne repose que sur la ressemblance des noms et sur les termes de droit répandus dans les écrits du prêtre de Garthage. Ge qui est hors de doute, c'est que le jeune Africain s'appli-
qua de bonne heure à l'étucle de toutes les matières qui composaient la science de son temps. Doué d'un esprit vif et pénétrant, il dévora les monuments littéraires dé l'antiquité païenne, avec cette énergie passionnée qui faisait le fond de sa nature. En même temps qu'il se perfectionnait dans l'usage simultané de la langue latine et de la langue grecque, il embrassait avec une égale facilité les genres les plus variés. A défaut des Pères de l'Église, qui admirent tout d'une voix sa grande érudition, ses œuvres suffiraient pour attester que cette vaste intelligence avait parcouru tout le champ des connaissances humaines. Poètes, historiens, grammairiens, rhétorique et jurisprudence, médecine et philosophie, rien ne lui est étranger : il a tout lu, tout étudié, tout approfondi. Les détails manquent pour pouvoir décider si Tertullien a réellement exercé la profession d'avocat avant sa conversion. Il est assez naturel de penser qu'une âme aussi oratoire que la sienne devait se sentir portée vers une carrière qui lui permettait de déployer ses qualités : en l'absence de tribune politique, le barreau attirait à lui tout ce qui restait alors d'éloquence sérieuse. De plus, Eusèbe l'appelle un homme fort versé dans la science des lois romaines ^ ; mais ces paroles n'indiquent pas que Tertullien ait, en effet, rempli l'ofTice de jurisconsulte. Il me semblerait difficile d'admettre que le grand défenseur des chrétiens n'eût pas fait quelque allusion à ses précédentes fonctions, s'il avait eu l'habitude dej^laider d'autres causes. Au contraire, j'incline à croire que Tertullien