Ibid., V
vigueur et la sûreté de sa logique. C'est ce qui fait, Messieurs, que l'autorité de cet homme célèbre n'a guère été amoindrie par sa chute , en tout ce qui ne touche pas à l'ordre d'idées que je viens d'indiquer. Grâce à Dieu , il n'en a pas été de lui comme de beaucoup d'autres qui, une fois dévoyés , ont descendu rapidement la pente de l'erreur pour arriver à la négation de l'Église ou du christianisme lui-même. Bien que le montanisme aboutisse logiquement à des conséquences non moins graves, comme nous l'avons démontré la dernière fois, TertuUien s'arrêtait aux limites d'une réforme qui lui semblait purement disciplinaire. De là ce spectacle assez étrange d'un homme qui se sépare de l'Église sur des points de morale fort importants, et qui n'en continue pas moins à déployer une ardeur infatigable contre toutes les hérésies de son siècle. Pour nous en tenir au genre d'écrits qui embrassent la vie et la société chrétiennes dans leurs rapports avec le paganisme , il nous est permis de conclure que l'auteur du Scorpiaque n'a rien perdu des grandes qualités qui nous avaient frappés dans le Discours adressé naguère aux confesseurs de Carthage. De part et d'autre, c'est le même esprit de foi et de fermeté évangélique s'exprimant avec une noblesse de langage qu'on ne se lasse pas d'admirer. Nous pouvons en dire autant du zèle avec lequel TertuUien n'a cessé, pendant toute sa vie, de défendre la cause des chrétiens persécutés. Vous vous rappelez ces pages immortelles de Y Apologétique^ où les droits de la conscience et de la vérité s'affirment avec une force et une élévation que l'éloquence chrétienne n'a jamais surpassées. Eh bien, à plusieurs années de là.
malgré les colères qu'avait soulevées dans son ame la controverse montaniste, nous retrouvons le vieil athlète toujours sur la brèche et prêtant le secours de son éloquence à ses frères opprimés. C'est , en eOet , par une lettre à Scapula, proconsul d'Afrique, que se termine la carrière de Tertullien , envisagé comme défenseur de la religion chrétienne contre les païens. Vous n'aurez pas de peine à reconnaître, dans le début de cette remarquable pièce, la rudesse évangélique et la mâle énergie auxquelles nous avaient accoutumés l'apologiste africain.
(( Chrétiens, nous ne savons ni pâUr ni trembler devant les maux dont nous accablent ceux qui nous ignorent. Le jour où nous nous sommes enrôlés sous l'étendard de notre Église, nous faisions de notre vie l'enjeu d'un combat, sans autre désir que les biens promis par Dieu, sans autre crainte que les supplices qu'il tient en réserve pour la vie future. En un mot, nous luttons sans fléchir contre toute votre barbarie ; que dis-je? nous courons au-devant d'elle, plus heureux d'être condamnés que d'être absous. C'est pourquoi, si nous vous adressons cet opuscule , ne croyez pas que nous craignions pour nous-mêmes, mais pour vous, pour tous nos ennemis, je me trompe , pour nos amis. Car notre loi nous ordonne d'aimer également nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent; c'est par là que doit se révéler la plénitude de la bonté qui nous est propre et que personne ne partage avec nous. Aimer des amis, c'est la vertu de tout le monde; il n'appartient qu'aux chrétiens d'aimer leurs ennemis. Nous donc, qui plaignons votre ignorance, qui avons pitié de l'erreur humaine, et qui
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lisons dans l'avenir dont nous voyons de jour en jour les signes avant-coureurs, nous avons cru nécessaire de vous faire connaître par cette voie ce que vous ne voulez pas entendre en face K »
Comme dans V Apologétique, écrit vingt ans auparavant, Tertidlien, s' adressant à un proconsul de Caracalla, repousse l'accusation de lèse-majesté, en reconnaissant que l'empereur a droit à l'obéissance dans l'ordre civil, mais qu'il ne saurait prétendre sans blasphème à des honneurs divins. 11 démontre que, par le fait, on n'avait jamais pu surprendre de conspirateurs parmi les chrétiens, et s'appuie sur les droits de la conscience pour revendiquer la libre profession de l'Évangile. Sans insister longuement sur l'ensemble des dogmes chrétiens, il se contente d'opposer le culte du Dieu véritable à celui des dieux du paganisme , qu'il appelle des démons -. Puis, choisissant l'argument le plus propre à frapper un païen superstitieux, il prélude au traité de Lactance sur la mort des persécuteurs. Depuis Vigellius Saturninus, le bourreau des martyrs Scillitains, deux proconsuls avaient précédé Scapula en Afrique, Minutius Timinianus et Hilarîanus. Or le châtiment divin n'avait point tardé à frapper ces hommes sanguinaires. Une cécité complète venait d'atteindre Vigellius. Sous le gouverneur Jlilarianus, le peuple vociférait : « Plus d'aires pour les chrétiens ! » Par un juste retour de la justice divine, la perte totale des moissons laissa les aires vides de blés. Des phénomènes extraordinaires, un bouleversement complet dans l'ordre