Platon, de Legibus, x
l'intelligence! Mais, comme je le disais en commençant, la prière se fait à l'image des croyances qui l'inspirent. En s'échappant des lèvres du païen, elle ne pouvait qu'exprimer l'égoïsme charnel qui dominait son âme. Pour vous en convaincre, je citerai un échantillon de la piété païenne que j'emprunte à l'un des poèmes les plus liturgiques de l'antiquité, aux Fastes d'Ovide. A l'époque même où l'Oraison dominicale tombait de la bouche du Christ, les laboureurs du Latium ne trouvaient rien de mieux à dire à Gérés et à la Terre que de leur adresser la prière suivante :
(( 0 puissantes déesses, dont les eflbrts réunis ont chassé l'antique barbarie et proscrit le gland du chêne pour y substituer une plus douce nourriture, comblez de vos dons sans mesure l'insatiable laboureur, afm qu'une digne récompense le paye de ses sueurs. Veillez à ce que la tendre semence ne cesse de croître, à ce que l'herbe naissante ne soit pas surprise par le froid mortel des neiges. Lorsque nous semons, ouvrez le ciel aux vents qui le purifient; quand la semence est déposée dans les sillons, arrosez-la d'une pluie bienfaisante. Protégez les champs couverts de vos trésors contre ces nuées d'oiseaux pillards, fléaux des guérets. Et vous, fourmis, épargnez le grain que recouvre la terre ; après la récolte vos provisions n'en seront que plus amples. Que la moisson cependant croisse respectée de la rouille rongeante, et que d'ardentes exhalaisons ne fassent point pâlir ses teintes dorées; qu'elle ne périsse point de maigreur, et ne soit pas étouffée non plus sous le luxe d'épis trop abondants. Que l'ivraie, qui blesse la vue, ne se montre jamais dans
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nos plaines; que la stérile coquiole ne se lève jamais dans nos sillons; que les champs rendent avec usure le froment, l'orge et la farine qui doit subir deux fois l'épreuve du feu *. ))
Je n'entends nullement contester le mérite littéraire de cette pièce ; mais ce que vous aurez remarqué sans doute, c'est l'absence complète de l'élément moral dans une prière où l'ame, exclusivement dominée par des préoccupations matérielles, ne songe pas un instant à faire un retour sur elle-même pour demander les biens spirituels qui lui manquent. C'est ce vice capital de la prière païenne que le Sauveur relevait avec force au moment où il traçait à ses disciples la vraie formule de l'oraison -. Si je ne craignais de trop multiplier les citations, je placerais sous vos yeux d'autres hymnes empruntées aux Fastes d'Ovide ou aux Elégies de TibuUe, telles que les invocations à la déesse Robigo et à Paies, la déesse des bergeries^. Le même esprit souille invariablement à travers ces pièces, commentaires poétiques des liturgies païennes. Messes et bona vina % d'heureuses moissons et de bons vins, tel est le souhait qui revient sans cesse sur les lèvres des dévots du paganisme. Quant aux dons bien autrement précieux de la vérité, de la justice, de la pureté de conscience, de la vertu enfin, ils se soucient fort peu d'en faire l'objet de leurs demandes. Vous connaissez la prière d'Horace ; c'est du pur maté-