Sénèque, 10" f'p. à Lucile
/iO!| TRAITÉ DE l'oraison DOMINICALE.
pable de supporter toutes les peines, qui ne s'irrite point, ne désire rien, et qui préfère les travaux, les cruelles épreuves d'Hercule à la volupté , aux festins et au duvet de Sardanapale. Voilà des biens que tu peux te donner toi-mnne. La vertu seule conduit au calme du bonheur. 0 Fortune, ton pouvoir s'évanouit, si nous sommes sages ; c'est à nos faiblesses que tu dois ta divinité et ton rang au ciel ^ ! )>
Tout l'esprit du stoïcisme respire dans cette prière qui dépasse de beaucoup le point de vue auquel s'arrêtaient la plupart des anciens. Mais le ton n'en est pas moins faux, en dépit du travail auquel le poëte se livre pour rencontrer les mâles accents de la vérité. Si, comme le dit Juvénal d'après l'enseignement du Portique, la vertu est un bien que nous pouvons nous procurer à nous-mêmes, la prière devient superflue. C'est un vain son qui meurt sur les lèvres du stoïcien, parce que l'orgueil étouffe en lui ce cri de l'âme vers Dieu. La prière n'est sincère qu'autant qu'elle jaillit du cœur comme un aveu de notre insuffisance. Or, le principe fondamental du stoïcisme, c'est que le sage se suffit parfaitement à lui-même. Voilà pourquoi la prière lui reste interdite, malgré les efforts de Juvénal pour en découvrir la vraie formule. En résumé, la prière des Grecs et des Romains n'était que l'expression du matérialisme qui fait le fond de leur religion : les biens de l'âme se trouvaient presque toujours exclus de ces demandes qui n'avaient pour objet que les jouissances de la terre; et si, de temps à autre,
\ . Juvénal, x« Satire, v. 34Ô-36G.
LA PRIERE CHRÉTIENNE. /l05
quelque esprit supérieur venait s'élever contre ces vœux égoïstes et grossiers, il trahissait son ignorance sur ce point capital par le vague et l'inconstance de ses idées, ou bien il proposait des formules que démentaient ses doctrines. Aussi, Messieurs, pour se convaincre de la divinité du christianisme, il suffît de comparer l'Oraison dominicale, si pure, si haute, si désintéressée, si profondément morale, avec ce que l'antiquité païenne avait produit de moins imparfait dans le but d'exprimer par la prière les sentiments religieux du cœur humain.
Après avoir montré que l'Oraison dominicale réalise l'idéal de la prière comme étant à la fois un abrégé de l'Évangile et l'expression la plus complète des besoins tant spirituels que corporels de l'homme, Tertullien énumère les dispositions qu'il faut apporter à l'accomplissement de cet acte. C'est l'observation des préceptes, dit-il, qui ouvre à la prière le chemin du ciel^ Un cœur pur, un esprit exempt de trouble et d'inquiétude, une âme au fond de laquelle régnent la paix et la charité, telles sont les meilleures conditions pour être exaucé. Rien n'est plus éloigné de la pensée de Tertullien que d'attribuer à l'action matérielle prise en elle-même une vertu qui dépend surtout de la préparation morale. Ce n'est pas qu'il néglige le côté extérieur de l'oraison : il exige dans celui qui prie une attitude modeste, un ton de voix modéré, en un mot, l'absence de toute affectation. Son blâme le plus sévère tombe sur les vaines observances et les pratiques superstitieuses, telles que la coutume de se laver les mains à la