DeOrationc, xxviii
LA PRIÈRE CHRÉTIENNE. /l09
que chantent les œuvres de Dieu en obéissant à ses lois. Si, en effet, l'univers a pour but la glorification de son auteur, il doit résulter de toutes les parties de ce vaste ensem])le un concert merveilleux dans lequel cliaque être a sa voix. Ici la notion de la prière s'élargit pour se confondre avec l'hommage que les œuvres du Seigneur rendent à ses infinies perfections. Cette élévation de la nature vers Dieu n'est sans doute qu'un symbole de la louange qui doit jaillir du cœur de l'homme. C'est à lui, représentant du monde créé, qu'il appartient d'exprimer cette harmonie universelle dans un langage plein de foi et d'amour. Envisagée sous cette forme , comme acte d'adoration, ou même comme action de grâces pour tous les biens dont nous jouissons, la prière n'ajamais été attaquée par quiconque admet l'existence de Dieu. Le rationalisme conteste de préférence l'efficacité de cet acte en tant qu'il contient une demande, les résultats tant moraux que physiques dont Tertullien vient de nous tracer le tableau. Or la grande difficulté que les sophistes nous opposent, c'est que la prière ainsi formulée ne se concilie pas avec l'immutabilité divine, et qu'elle ne réclame rien moins qu'une dérogation formelle aux lois de la nature, ou un miracle. Cette objection, déjà développée par Rousseau dans la Profession de foi du vicaire savoyard^ je la trouve résumée dans toute sa force par l'auteur d'un livre plus récent sur la Religion naturelle.
« Dès qu'on réfléchit sur la perfection de Dieu, il devient impossible d'admettre qu'il puisse changer quelque chose à ce qu'il a voulu, et que ce changement puisse avoir pour cause les intercessions d'un être aussi frivole,
/llO TIIAITÉ DE l'oraison DOMINICALE.
aussi imprévoyant que l'homme. On a beau chercher une issue : si Dieu modifie sa volonté, il n'est pas immuable; il n'est pas toujours égal et semblable à lui-même ; il tombe comme nous dans le mouvement et dans le temps, et l'infinité lui échappe. La résolution que Dieu avait formée était la meilleure qu'il pût prendre. En se laissant aller à la changer, il fait moins bien ; il se diminue deux fois : en prenant une résolution mauvaise, et en la prenant par faiblesse. Il faudrait, pour échapper à cette conséquence, supposer que c'est nous au contraire qui améliorons les desseins de Dieu, et qui l'éclaironssur le bien. Toutes ces hypothèses ne peuvent tenir ; on rougit de les exprimer; on souffre en les entendant. Ce Dieu, si bon en apparence, n'est qu'un ouvrier imparfait dont l'œuvre a besoin à chaque instant d'être réparée, et qui nécessairement la répare mal, s'il écoute toutes nos prières insensées et contradictoires. En vain dira-t-on qu'il ne cède à nos prières que quand elles sont raisonnables; c'est se payer de mots, car elles ne sont raisonnables que quand elles sont conformes à sa volonté, et cela revient à dire qu'il ne nous écoute jamais. Ainsi Dieu est immuable. Il ne modifie jamais ses desseins, et nos prières ne peuvent le détourner de son ordre. Nous nous trouvons entre deux vérités qui semblent se contredire : l'une, c'est que la prière est pour nous un devoir et un besoin; l'autre, c'est que la prière est inutile, impuissante, impossible ^ » L'auteur que je viens de citer a raison de trouver cette contradiction plus apparente que réelle ; car, lors-
\. M. Jules Simon, la Religion naturelle. Paris, 1857, p. 329 et 330.
LA PRltRE CHRÉTIKNNK. l^\\
qu'on se trouve en présence de deux vérités qui semblent se contredire , le bon sens et la logique obligent de les admettre l'une et l'autre, quand même on aurait de la peine à les concilier entre elles. Mais il a tort de conclure comme si l'opposition existait en réalité : « .Notre prière ne nous fait d'autre bien que de nous rapprocher de Dieu par la méditation et par l'amour. L'excellente prière n'est autre chose que l'amour de Dieu. Aimer Dieu, aimer le bien, le vouloir, voilà prier ^? »
On ne saurait dire plus clairement que la prière, envisagée comme demande, est une pure illusion. En vérité, c'est se faire de la Divinité une idée trop grossière , que de la rapetisser à la taille de l'homme par de pareilles imaginations. La prière, telle que les chrétiens la conçoivent, n'a nullement pour résultat de faire succéder en Dieu une résolution à une autre, ni par conséquent d'introduire la moindre modification dans la substance divine. Les choses se passent ainsi dans l'homme, sans cesse occupé à refaire ses œuvres et à remplacer les projets de la veille par ceux du lendemain; mais Dieu n'est point sujet à ces vicissitudes. Comme il voit de toute éternité que tel homme priera, il veut éternellement aussi l'ellet qu'obtiendra cette prière. Cet acte ne modifie donc en rien sa volonté, puisque, sachant d'une science infaillible que l'homme le posera librement, il en détermine la conséquence par un arrêt immuable. Saint Augustin a parfaitement exprimé cette vérité : a Deus cuncta mutabilia incommutabili voluntate disponit -. » Sans doute il nous