‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 27 sur 223 · Tusculanes, 1. ii, c. xiv, xvi, xvii · texte numérisé non relu

Tusculanes, 1. ii, c. xiv, xvi, xvii

fants à Sparte, que les gladiateurs savaient mourir avec grâce, que les soldats supportent avec courage les fatigues de leur métier, c'est faire sur son esprit une médiocre impression. Tout cela prête admirablement à des exercices de rhétorique, et Cicéron s'y entendait à merveille; mais, dans la pratique de la vie, les considérations de ce genre n'ont guère d'efficacité. L'auteur des Tusculanes l'a bien senti : aussi, pour prémunir le sage contre l'aiguillon de la douleur, éprouve-t-il le besoin d'appeler à son secours un grand mot, celui d'honneur. «La gloire, dit-il, a des attraits si forts qu'à la première lueur au travers de laquelle on croit l'entrevoir l'homme trouve doux et léger tout ce qui peut l'y conduire. Point de souffrance qui ne soit adoucie par de telles consolations et de tels lénitifs. » Cicéron rappelle à ce propos la mort d'Épaminondas, le dévouement des Décius, etc. Nul doute que le sentiment de l'honneur et l'amour de la gloire n'aient produit de grandes choses dans le monde; mais il y a des souffrances ignorées, des sacrifices obscurs pour lesquels le mobile de l'honneur n'a pas la moindre force. Parler à un homme dont le nom, à peine connu la veille, sera oublié le lendemain, lui parler, dis-je, de la gloire qui lui est réservée dans les siècles futurs serait une pure dérision. Une pareille perspective pouvait sembler flatteuse à un homme tel que Cicéron, et par conséquent ranimer son courage au milieu des épreuves de la vie ; il est à peine nécessaire de faire observer qu'elle est de nul effet sur la grande majorité du genre humain. Qu'est-ce donc qu'il faut inculquer à l'esprit de l'homme pour aguerrir sa volonté

contre la souffrance et la douleur? A coup sûr, autre chose que les belles phrases d'un écrivain qui, dissertant sur la générosité avec laquelle on doit accomplir les sacrifices commandés par le devoir, ne trouve pas même l'occasion de prononcer une seule fois le nom de Dieu. Tertullien, éclairé par la foi, voit les choses de plus haut; il envisage d'un coup d'oeil plus sûr les réalités de la vie. Pour exhorter les martyrs à tenir ferme en face des souffrances qui les attendent, il énumère, lui aussi, les exemples de constance que rapporte Gicéron. Il fait passer sous les yeux du lecteur Lua:èce qui se poignarde en présence de ses proches pour venger l'outrage qu'a subi sa pudeur ; Mutius Scévola qui met la main au feu, afin que la postérité célèbre sa grandeur d'âme; Heraclite, Empédocle, Pérégrinus, que le désir de la renommée pousse à sacrifier leur vie; Didon et l'épouse d'Asdrubal, qui affrontent les flammes l'une et l'autre; Régulus, à qui le patriotisme fait mépriser les plus cruelles tortures ; Cléopâtre , qui livre son bras aux reptiles pour ne pas tomber vivante aux mains de son ennemi ^ Mais dans quel but rappelle-t-il aux martyrs ces traits de courage de l'antiquité païenne? Est-ce pour les éblouir par le faux éclat d'une gloire mondaine? Non, sa conclusion est toute différente. Si l'intérêt d'une réputation éphémère a pu inspirer à quelques hommes une telle patience, qu'est-ce que le chrétien ne devra pas endurer pour acquérir une couronne incorruptible?

1, Ad Martyres, iv.

5^. PREMIER ESSAI D K TERTLLLIEN.

(( Si la gloire terrestre, s'écrie l'éloquent écrivain, peut communiquer à l'àme et au corps assez de vigueur pour mépriser le glaive, le feu, la croix, les bêtes féroces, les tortures, afin de recueillir quelques louanges humaines, je puis dire que les soulTrances de la vie présente sont peu de chose en comparaison de la gloire céleste et des récompenses divines. Si l'on estime à tel prix le verre, que sera-ce des perles? Qui refuserait de faire autant pour la réalité que les autres pour des chimères? iMais je laisse de côté la gloire mondaine. Ae voit -on pas aujourd'hui des hommes fouler aux pieds avec un misérable orgueil, et par je ne sais quelle maladie de l'âme, toutes les privations et toutes les cruautés de la lutte? Que d'oisifs une vaine affectation pousse au métier de gladiateur! Ils aiment à s'exposer à la dent des bêtes féroces, et se regardent comme d'autant plus beaux qu'ils sont plus sillonnés de morsures et de cicatrices. Les uns se sont engagés à parcourir un certain espace sous une tunique enflammée; les autres marchent avec une fermeté impassible sous les coups qui pleuvent sur leurs patientes épaules. Ce n'est pas en vain, bienheureux confesseurs, que le Seigneur a permis ces exemples dans le monde; mais pour nous encourager aujourd'hui et nous confondre au dernier jour, si nous craignons de souffrir pour la vérité et le salut les maux que d'autres recherchent pour la vanité et la perdition ^ »

Yoilà, Messieurs, la véritable conclusion qu'il faut tirer de la fermeté d'âme qui éclate dans les héros de

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