Ad Martyres, iv et v
l'antiquité profane. En citant ces traits de courage inspirés par l'amour d'une gloire éphémère, pour montrer que la résignation doit être à plus forte raison le partage du chrétien appelé à jouir d'une récompense immortelle, Tertullien proposait aux martyrs de Garthage un puissant motif de persévérer dans leur résolution. Tandis que le désir de se survivre dans les souvenirs de la postérité, si efficace qu'on le suppose, ne saurait animer qu'un très -petit nombre d'hommes, l'espoir d'un bonheur éternel, promis à tous, peut communiquer à chacun assez de force pour endurer les souffrances les plus cruelles. Sans doute, lorsqu'on a sur l'immortalité de l'âme les idées vagues et flottantes de Cicéron, l'amour de la gloire reste l'un des mobiles les plus forts pour les actions humaines, et l'on comprend l'enthousiasme avec lequel cet homme, si sensible à l'honneur d'une grande réputation, célébrait le prix d'une récompense purement terrestre dans cette éloquente tirade :
« Salamine sera ensevelie dans la mer avant qu'on perde le souvenir de la victoire remportée à Salamine, et la ville de Leuctres sera détruite plus tôt que la bataille de Leuctres ne tombera dans l'oubli. Des noms encore plus durables sont ceux de Gurius, de Fabricius, de Golatinus, des deux Scipions, des deux Africains, de Maximus, de Marcellus, de Paulus, de Gaton, de Lélius et de bien d'autres Romains. Quiconque sera parvenu à retracer en soi quelques-unes de leurs vertus, et cela, non pas dans l'esprit des peuples, mais au jugement des sages, n'aura, si l'occasion s'en présente, qu'à marcher d'un pas intrépide à la mort , persuadé que mourir est le sou-
veraiii bien, ou que du moins ce n'est pas un mai. Il souliaitera même d'être surpris au milieu de ses prospérités, parce que le plaisir de les accroître ne saurait être aussi vif pour lui que le chagrin auquel l'expose la possibilité d'en déchoir ^ »
Je le répète, Messieurs, cet amour de la gloire, qui semblait à Gicéron d'une si grande force pour faire mépriser les souiïrances et la mort, ne saurait avoir la moindre influence sur l'immense majorité des hommes, certains qu'ils sont d'avance que leurs noms ne passeront pas à la postérité. Si donc il n'y avait pour eux d'autre raison de sacrifier la jouissance au devoir, la loi morale n'aurait ni efficacité ni sanction suffisante. Quand Tertullien encourage les confesseurs de la foi par l'espérance d'un bien infini et accessible à tous, il montre la supériorité du christianisme sur les théories humaines; et les millions de martyrs qui ont compris ce langage témoignent de sa puissance par l'empressement avec lequel ils couraient au-devant de la mort. Mais, me direz-vous, ce langage ne serait-il pas encore plus noble et plus élevé s'il faisait abstraction de tout espoir de récompense pour s'appuyer uniquement sur le motif du devoir? Dire à un homme : Souffrez patiemment pour Dieu, le ciel vous attend, n'est-ce pas l'exposer à faire de la vertu une question d'intérêt personnel où l'idée du devoir s'efface derrière l'appât d'un gain? Certainement, Messieurs, si la vertu n'était que le résultat pur et simple d'un calcul d'intérêt, elle ne mériterait pas ce nom.