L'AFRIQUE
principes et les souplesses de l'art, la stabilité dans la conservation et le progrès dans la recherche, les mûres réflexions de l'esprit d'examen et l'élan spontané du génie créateur, la fermeté du sens traditionnel et la libre expansion de l'intelligence, les mâles sévérités de la foi et les condescendances de la charité, le culte de la science divine et le goût des lettres humaines, en un mot, les qualités et les aptitudes les plus div^erses se rencontrent, se mélangent et s'harmonisent pour produire un épanouissement splendide de la littérature chrétienne.
Et cependant, Messieurs, tel n'eût pas été le résultat du travail que je viens de décrire, si, entre Garthage et Alexandrie, entre l'Occident et l'Orient, la Providence n'avait établi un pouvoir modérateur, destiné à maintenir l'équilibre de la vérité entre ces deux forces extrêmes qui se balancent l'une par l'autre. Telle est, en effet, la fonction de Rome au milieu du mouvement théologique qui remplit le m® siècle. Certes, je n'hésite pas k le dire, l'école scientifique de cette ville, représentée par Gaïus et par saint Hippolyte, ne saurait rivaliser ni pour l'éloquence avec Tertullien et saint Gyprien, ni pour la science avec Glément d'Alexandrie et Origène. Là n'est pas la mission propre au siège suprême de l'Église. Je répéterais volontiers pour les Papes du iii^ siècle ces mots presque prophétiques de Virgile : D'autres ont pu déployer plus d'art ou de talent dans les ouvrages de l'esprit et dans les luttes de la parole; leur mission, à eux, était de gouverner. Et voilà ce qu'il y a d'admirable dans la destinée providentielle de Rome à l'époque qui va nous occuper. Elle est là, entre Garthage et Alexandrie, entre l'esprit
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aventureux des Grecs et le caractère altier des Latins, toujours occupée à contenir l'imagination des uns dans les limites de la vérité et à ramener les autres sous le joug de l'obéissance, préservant ceux-ci des écarts d'une spéculation excessive, prémunissant ceux-là contre les dangers d'une indépendance trop jalouse de ses droits, et leur traçant à tous la règle immuable sous laquelle doivent plier également l'éloquence et le génie. Lors donc qu'une sévérité outrée portera tel écrivain de l'Église d'Afrique à élargir le cercle du devoir, ou à rétrécir le chemin du salut, une voix partie de Rome franchira la mer pour laisser tomber au milieu de Carthage, avec le calme de l'autorité, ce mot sacramentel : Nihil innovetiir, nisi quod traditum est. Quand, d'autre part, les rafhnements d'une dialectique subtile menaceront d'altérer la pureté de la foi, Rome suivra de l'œil ces symptômes inquiétants qui annoncent les grands orages des siècles futurs; et l'un des disciples d'Origène, tout patriarche d'Alexandrie qu'il est, sera obligé de rendre compte devant ce tribunal suprême d'une terminologie suspecte. Grâce k l'existence de ce pouvoir central qui étouffe l'erreur dans son germe, dirige l'élan de la pensée, tempère la sévérité par l'indulgence, prévient ou réprime, règle, mesure, pèse et combine toutes choses avec une sagesse qui n'est qu'à lui, grâce à l'intervention de cette autorité médiatrice, Carthage et Alexandrie, l'éloquence et la philosophie, travailleront de concert au progrès de la science, sans mettre en péril l'unité de la foi.
Mais n'anticipons point sur la marche des événements. En me tournant vers l'Église d'Afrique et l'École d'Alexan-
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drie, j'avais formé un instant le projet d'étudier ces deux groupes d'écrivains dans leur développement parallèle, de manière à pouvoir déterminer de suite, sur chaque point de doctrine, les rapports d'analogie ou de dissemblance qui existent entre eux. Mais ce travail de comparaison n'est possible qu'après l'examen attentif de chacun d'eux en particulier. C'est pourquoi j'ai dû commencer par l'un de ces deux foyers de la littérature chrétienne au iii^ siècle, par cette région dont Carthage est le centre, et qui s'appelle plus spécialement l'Église d'Afrique. Or, avant de suivre l'éloquence sacrée sur un théâtre où elle devra se produire avec tant d'éclat, il importe de remonter aux origines de cette Église, en décrivant d'abord l'état politique, moral et religieux de l'Afrique à l'époque où nous sommes arrivé.
Vous avez tous présente à l'esprit la lutte opiniâtre dans laquelle Carthage et Rome s'étaient disputé l'empire du monde. Cette rivalité avait été pour ainsi dire la crise suprême de la puissance romaine : il s'agissait de savoir si le siège de la domination universelle passerait des bords du Tibre sur les côtes de la Libye. Le génie d'Annibal ne tint pas contre la fermeté inébranlable de ses adversaires. De ce moment-là, c'en était fait de la liberté des peuples. Une fois Carthage vaincue et détruite, la politique romaine ne rencontrait plus sur son chemin d'obstacle sérieux. Mais l'ombre de cette grande rivale se dressait toujours devant le sénat comme un souvenir et une menace. Plus d'un siècle se passa, sans que la capitale de l'Afrique pût se relever de l'abaissement jaloux dans lequel Rome la maintenait. Cependant la proximité d'une terre si commerçante
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et si riche, l'importance du grenier africain qui nourrissait la maîtresse du monde pendant huit mois de l'année, la nécessité de tenir en échec par des colonies militaires les hordes errantes des Numides et des Maures, toutes ces causes réunies contribuèrent à rendre à l'Afrique conquise une partie de son ancienne grandeur. Sur les ruines de Carthage, rebâtie par G. Gracchus et restaurée plus tard par César et par Auguste, va s'élever une ville destinée à faire revivre la gloire de ce nom. Autour d'elle, Adrumète, Utique, Hippone, Gésarée, Gartenna, et plus loin, Girta et Tanger forment autant de cités populeuses et florissantes. Quatre provinces partagent ce vaste territoire : la Mauritanie tangitane, la Mauritanie césarienne, la Numidie et l'Afrique proconsulaire. Déjà vers la fm du i*^'' siècle, Pline l'Ancien y compte quatorze colonies, dix-huit municipes et quatre villes latines : tant avait été rapide le développement du commerce et de la richesse dans ces contrées rendues à la vie politique. Mais rien n'égalait la splendeur de Garthage redevenue la reine de l'Afrique. Dans la première moitié du m* siècle, c'est-à-dire au temps même de Tertullien et de saint Gyprien, Hérodien disait d'elle qu'Alexandrie seule, après Rome, pouvait lui disputer la palme pour la grandeur et la magnificence ^ G' était une deuxième Rome qu'on appelait comme la première aima iirhs , et qui, divisée en plusieurs régions, avait également son proconsul, reflet de la puissance impériale, son sénat, son capitule, ses magistrats et ses dignités publiques. Toutes les merveilles de l'art ou de