QUATRIÈME LEÇON
Les Deux livres aux nations, d*ifense de la religion chrétienne. — Tertullien comparé aux apologistes qui l'ont précédé. — Analj'se du premier livre. — Iniquité de la procédure suivie par les païens contre les disciples de l'Évangile. — Forme nouvelle donnée à l'argumentation d'Athénagore sur ce point. — Réponse à l'objection tirée des désordres partiels qui se glissent parmi les chrétiens. — Les calamités qui sont venues fondre sur diverses parties de l'empire ne doivent pas être imputées à la nouvelle religion. — Tertullien retourne contre les païens les reproches qu'ils font à leurs adversaires. — I.a satire de Juvénal sur la superstition et le traité de Sénèque sur le même sujet.
Messieurs ,
A la vue des persécutions qui affligeaient les chrétiens d'Afrique, Tertullien s'était senti porté à ranimer le courage de ses frères par une exhortation aussi ferme que pathétique ; c'est dans ce but qu'il composa le discours que nous avons examiné la dernière fois. Mais, après s'être aflressé aux victimes, il fallait se tourner vers les oppresseurs. C'est dans cette polémique avec les païens qu'allait se révéler le côté le plus remarquable de son talent. Car, s'il est vrai de dire que cette riche nature savait se plier à tous les genres avec une rare flexibilité, on peut ajouter que la lutte avait pour elle un attrait particulier. Le prêtre de Garthage était merveilleusement doué pour la controverse. Non- seulement il saisissait avec promptitude l'endroit vulnérable de ses adversaires, mais une dialectique souple et nerveuse lui permettait de pousser jusque dans leurs derniers retran-
chements ceux qu'il achevait d'accabler sous les traits de l'ironie et de la satire. Aussi sa vie tout entière s'estelle passée à guerroyer soit avec les uns, soit avec les autres. Dans ce combat d'un demi-siècle, les épisodes les plus heureux sont sans contredit ceux qui se rapportent à la défense de la religion chrétienne contre le paganisme. C'est à cette classe d'écrits qu'appartiennent deux pièces qui ont suivi de près l'exhortation aux martyrs: le Discours aux nations et V Apologétique.
Envisagé comme apologiste du christianisme, TertuUien n'a sans doute pas le mérite d'avoir frayé une voie où d'autres l'avaient précédé avec succès. Quand on compare cette partie de ses ouvrages avec les œuvres parallèles de saint Justin, de Tatien, d'Athénagore, de Théophile d'Antioche, on est forcé de convenir qu'il n'a guère fait que reprendre les arguments déjà développés par ses devanciers. Le caractère légal ou juridique des persécutions est le seul qu'il ait discuté à fond avec une véritable originalité : la science du droit romain qu'il possédait à un haut degré lui permettait Je répandre sur cette question de plus vives lumières. L'orateur africain avait lu et médité ces mémorables pièces que nous avons étudiées les années précédentes, lui-même nous l'apprend : c'était pour lui un trésor où il ne craignait pas de puiser à pleines mains. Mais son mérite incontestable, c'est d'avoir su rajeunir par sa verve puissante un thème rebattu depuis cent ans. 11 n'est pas d'argument qui ne reprenne sous sa plume une nouvelle force. Ce qu'on s'était contenté le plus souvent d'énoncer simplement et sans art, Tertullien le redit sous une forme originale qui
relève l'idée par la vivacité du tour et la hardiesse de l'image. Sa grande innovation dans l'apologétique chrétienne, c'est d'avoir prêté au raisonnement une couleur oratoire, en mettant au service du droit et de la vérité toutes les ressources d'une rhétorique savante et habile. Cette supériorité éclate dans ses écrits à tel point, qu'on ne saurait leur comparer, comme œuvre d'éloquence, aucune production de l'époque antérieure.
Nous avons vu que la plupart des apologies primitives comprenaient deux parties, l'une consacrée à la défense du christianisme, l'autre à la réfutation des doctrines païennes. Tertullien suit le même ordre dans les deux discours qu'il adresse aux nations. A l'exemple de saint Justin et d'Athénagore, l'apologiste africain commence par insister sur cette étrange procédure qui consistait à condamner les chrétiens sans avoir examiné leur religion ni instruit leur cause. Il montre la différence qui existe entre les coupables ordinaires et les disciples de l'Évangile : ceux-ci avouent hautement ce dont on les accuse et s'en font même gloire, tandis que ceux-là s'évertuent par tous les moyens possibles à ensevelir leur faute dans le secret de la conscience :
« La turpitude, dit-il, engendre la crainte, l'impiété produit la honte. Bref, les méchants cherchent à se cacher, ils évitent les regards; arrêtés, ils tremblent, accusés, ils nient; la torture peut à peine leur arracher l'aveu de leur forfait ; en tout cas , leur condamnation les accable, ils se reprochent à eux-mêmes ce qu'ils étaient; ils attribuent leur faute à un égarement passager ou à la fatalité : tant il est vrai qu'ils déclinent la responsabilité
(ûk LES DEUX LIVRES AUX NATIONS.
de cet acte, parce qu'ils ne peuvent nier le mal. Mais les chrétiens, dites-moi, en agissent-ils ainsi? Chez eux, point de honte, point de repentir, sinon de ce qu'ils étaient autrefois. Vous mettez le chrétien en jugement, il s'en glorifie; vous l'entraînez, il ne fait aucune résistance; accusé, il ne se défend pas; interrogé, il avoue; condamné, il triomphe. Qu'est-ce donc que ce mal dans lequel on ne retrouve plus la nature du mal ^ ? »
Assurément, Messieurs, ce contraste entre l'attitude d'un chrétien et celle d'un accusé ordinaire aurait dû suffire pour convaincre les païens qu'il était impossible d'assimiler la profession de l'Évangile à un crime. Tertullien écrase ses adversaires dans ce dilemme qu'il retourne sous toutes les formes : Ou nous sommes coupables ou nous ne le sommes pas; dans le premier cas, demandez-nous l'aveu de notre faute; dans le second, n'exigez pas le désaveu de ce qui n'est pas une faute. Vous, au contraire, que faites-vous? Tout en nous croyant coupables, vous voulez nous forcer de dire que nous ne sommes pas chrétiens, c'est-à-dire de nier ce que vous regardez comme un crime. Vous appliquez les autres à la torture pour qu'ils confessent leur méfait, et nous, pour nous contraindre à nier le nôtre. Vit-on jamais pareille contradiction? Ce n'est donc pas un crime que vous poursuivez en nous; c'est à un nom que vous en voulez. Or, quelle culpabilité trouvez- vous dans un nom? Athénagore avait très-bien fait ressortir ce qu'il y a de ridicule dans cette guerre déclarée à un nom; mais l'humeur satirique