‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 32 sur 223 · Ad Nationes, 1. i, c. i · texte numérisé non relu

Ad Nationes, 1. i, c. i

(le Tertullien lui suggère des traits d'ironie plus fins et plus mordants.

« Puisque nous en sommes sur cette matière, ditesnous pour quel motif vous vous acharnez à combattre un nom, quel peut être son crime, son offense, sa faute? Car nous pouvons vous opposer cette prescription : vous n'avez pas le droit de nous reprocher un crime imaginaire, qui n'est ni mentionné dans vos codes, ni défini dans vos actes d'arrestation, ni exprimé dans vos sentences. Montrez-moi un juge qui préside aux débats , une cause que l'on instruise, un accusé qui réponde ou qui avoue, un avocat qui plaide, alors je dirai qu'il y a un coupable. Mais quand il s'agit de la valeur d'un nom, si l'on veut faire le procès à un mot et accuser un terme, je ne vois pas ce que l'on peut reprocher à ce terme ou à ce mot, sinon d'être barbare, de funeste présage, inconvenant pour qui le prononce, ou dur pour qui l'entend. Tout le crime des mots s'arrête là; ils ne peuvent être coupables que de barbarisme, comme les phrases de solécisme ou de tour vicieux. Mais le nom de chrétien équivaut pour le sens à onction, et lors même que vous le prononcez mal (car il n'y a pas jusqu'à notre nom qui ne vous laisse dans l'incertitude), ce mot signifie toujours bonté ou douceur'. C'est donc un nom innocent que vous persécutez dans des hommes innocents, un nom qui n'embarrasse point la langue, ne choque point l'oreille, qui n'est ni fatal à l'homme ni de mauvais présage pour la patrie; un nom enfin qui est grec comme tant d'autres, so-

1. Les païens appelaient souvent les chrétiens chrestiani au lieu de christiani. Or /pYicrro!; veut dire bon, et ypiaro;, oint, parfumé. I. 5

nore dans ses éléments et agréable dans sa signification. Et sans doute ce n'est ni par le glaive, ni par la croix, ni par la dent des bêtes féroces, qu'il faut punir les noms ' . »

Cette tirade est fort spirituelle, et nous montre une des qualités principales de Tertullien. Cet écrivain, d'ailleurs si ferme et si austère, pétille d'esprit, et l'on ne sait ce qu'il faut admirer davantage chez lui, de la gravité sentencieuse de son style, ou des saillies heureuses qui lui échappent à tout moment. Ses discours abondent en traits ingénieux et piquants, si bien qu'on ne peut s'empêcher de voir un abus de l'esprit dans ces pointes trop multipliées. Tertullien affecte les jeux de mots et ne recule même pas devant ce qu'on appelle vulgairement un calembour ^. Mais le genre où il excelle tout particulièrement, est celui qui consiste à saisir les choses par leur côté ridicule : alors il déverse l'ironie à pleines mains, et la plaisanterie devient son arme favorite. Nous verrons plus tard à quel point il a su pousser l'art du persiflage; je ne cherche en ce moment qu'à observer dans leur germe les qualités de ce grand esprit qui se présente à nous sous tant de faces. Ce n'est pas, je le répète, que la vivacité de son imagination nuise à la profondeur de son coup d'oeil ni à la fermeté de son style. Tertullien ne s'arrête jamais à la surface du sujet qu'il traite; il le pénètre et le creuse

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