‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 40 sur 223 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Les deux livres nux nations, critique du polythéisme. — Modèle de cette pièce dans V Exhorta lion aux Grecs de saint Justin. — Progrès de l'apologétique chrétienne sous la plume de TertuUien. — Le naturalisme panthéistique des philosophes païens; l'anthropomorphisme mythologique des poètes et le fétichisme populaire. — Le traité de Cicéron sur la Nature des dieux, comparé avec l'argumentation de TertuUien contre les systèmes philosophiques de l'antiquité. — Analogie quant à la critique de ces théories ; différence radicale dans la conclusion. — Cicéron conclut au scepticisme ; TertuUien, à la certitude basée sur la double autorité de la raison et de la foi. — L'arme de l'ironie dans les mains du prêtre de Carthage. — Les deux livres aux nations, ébauche de l'Apologétique. — Comment un grand écrivain sait se corriger. — Comparaison de ces deux ou^Tages. — Progrès dans le style et dans la méthode.

Messieurs,

C'est le propre des grands écrivains de réunir dans une harmonie féconde les dons les plus divers de l'esprit. Cette alliance de qualités qui sembleraient devoir s'exclure à première vue, frappe d'autant plus qu'elle est moins commune. Lorsqu'on voit une nature vive et ardente comme celle de TertuUien, où l'imagination et le sentiment jouent un si grand rôle, on est tenté de la croire peu apte à ces travaux d'analyse ou d'érudition qui exigent en général plus de calme et de patience. Mais il suffit d'étudier avec attention les écrits qui nous restent du prêtre de Carthage, pour trouver la solidité du penseur sous les dehors brillants de l'orateur et du poëte. Sauf quand la passion l'égaré, TertuUien fait preuve

dans ses appréciations d'une rectitude de jugement et 1. ^ "g

d'un bon sens admirables. Atbénagore est le seul écrivain des deux premiers siècles qui puisse lui être comparé pour l'ordre et la clarté avec lesquels il sait disposer le raisonnement, tandis que d'autre part l'apologiste africain porte dans la discussion une rigueur de déductions et une sévérité de méthode qu'on rencontre rarement au même degré chez les Pères de l'Église. On voit un homme rompu aux habitudes de la dialectique, un logicien qui possède à fond et applique avec succès toutes les règles de l'attaque et de la défense. C'est ainsi que sa critique du polythéisme dans le deuxième discours adressé aux nations, nous le montre animant par le mouvement de l'éloquence une érudition pleine de sagacité. Sans doute, saint Justin lui avait fourni le modèle de cette pièce dans son Exhortation aux Grecs ^ et je dois ajouter que Tertullien l'a visiblement imité; mais, comme tolijours, cet esprit large et pénétrant sait rester original tout en profitant des travaux de ses devanciers. Vous allez juger, Messieurs, du progrès qu'avait fait l'apologétique chrétienne sous la plume de Tertullien^ en voyant de quelle manière il sait exposer et diviser un sujet :

« Si je demande à Yarron qui a introduit les dieux, il me répond aussitôt que ce sont les philosophes, les peuples ou les poètes. Voilà donc les dieux divisés en trois classes : les dieux physiques, qui doivent leur existence aux philosophes ; les dieux allégoriques, éclos dans le cerveau des poëtes ; enfin les dieux nationaux que les différents peuples ont adoptés. Puis donc que les philosophes ont produit leurs dieux naturels à force de conjectures, que les poëtes ont emprunté à la fable leurs dieux my-

ihiques et que les peuples se sont forgé des dieux civils au gré de leurs caprices, où faudra-t-il chercher la vérité? Dans les conjectures? Mais qui dit conjecture, dit incertitude. Dans la fable? Mais c'est un tissu d'absurdités. Dans l'adoption populaire ? Mais une divinité adoptée n'est qu'une divinité passive, sans compter qu'elle est municipale. Bref, parmi les philosophes il n'y a qu'incertitude, parce qu'ils sont en désaccord; chez les poètes ce sont des récits honteux, partant qui ne méritent pas l'attention; quant aux peuples, tout y est passif, car tout y est le fruit du caprice. Or, le propre de la divinité, si on veut rester dans le vrai, c'est de n'être ni appuyée sur des conjectures incertaines, ni souillée par des fables indignes, ni déterminée par des adoptions passives. Il faut la concevoir telle qu'elle est réellement, certaine, intègre, universelle, parce qu'elle est commune à tous. Mais d'ailleurs, comment croire à un Dieu, sur la foi d'un soupçon, d'un récit quelconque, ou d'après la décision d'une cité? 11 est plus raisonnable de ne rien croire du tout que d'admettre un dieu conjectural, un dieu dont j'aie à rougir, ou un dieu consacré par l'adoption ^ »

Vous savez. Messieurs, quel soin mettaient nos orateurs chrétiens du xvii^ siècle à faciliter l'intelligence de leurs discours au moyen d'une division exacte et rigoureuse. La scolastique avec ses habitudes de discussion et d'analyse avait amené ce progrès dans l'éloquence sacrée. Tertullien devance le travail des siècles par la régularité de ses partitions oratoires. Bourdaloue lui-

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