Ad Nationes,u^ i
Sk I^KS DEUX LIVRES AUX NATIONS.
même, qui excelle à démembrer une proposition et à la retourner sous toutes les formes pour mieux la graver dans l'esprit de ses auditeurs, n'a rien de plus net que ce plan symétrique qui résume le IP discours aux nations. C'est à Varron que Tertullien emprunte l'idée de sa division. Cet écrivain, le plus docte des Romains au jugement de Gicéron, avait composé sous le titre d'Antiquités un ouvrage qui n'est pas arrivé jusqu'à nous et qui embrassait toutes les opinions religieuses du vieux monde. Lactance et saint Augustin ont également cité ce volumineux travail comme le répertoire le plus complet des erreurs qu'ils réfutent. En le suivant comme un guide sûr au milieu du dédale des croyances polythéistes, Tertullien combat tour à tour le naturalisme panthéistique des philosophes païens, l'anthropomorphisme mythologique des poètes et le fétichisme populaire. Telles sont, en effet, les différentes formes sous lesquelles se présentent les religions de l'antiquité dans l'ordre de leur développement successif, ainsi que nous l'avons établi en parlant des œuvres de saint Justin.
Dans la partie consacrée aux philosophes, Tertullien refait le tableau de leurs variations et de leurs contradictions, à l'exemple des apologistes qui l'ont précédé. 11 s'attache en particulier à montrer que tous ces systèmes se réduisent à diviniser les éléments de la nature, et à confondre ainsi l'eiïet avec la cause, le monde avec son auteur. Or, il y a une distance infinie entre Dieu et l'univers qui est son œuvre. L'éternité est un attribut essentiel de la divinité, tandis que les éléments ont commencé d'être avec le temps. Le mouvement dont les corps sont
doués suppose un moteur universel qui le leur communique sans avoir reçu lui-même aucune impulsion étrangère. Les diverses parties qui composent cet ensemble que nous voyons, peuvent s'altérer, grandir ou décroître ; au contraire, l'immutabilité est le propre de Dieu. Si, enfin, la nature exerce sur l'homme une influence favorable ou malfaisante, ce n'est pas une raison pour la déifier : elle n'est qu'un instrument docile entre les mains de Celui qui la gouverne à son gré^ Pour rendre cette idée sous une forme saisissante, l'apologiste africain prodigue ces comparaisons dont il sait faire un emploi si heureux, lorsqu'il veut mettre en relief un point quelconque de la doctrine :
(( Ce n'est pas aux choses mêmes qui nous font du bien ou du mal que nous adressons notre reconnaissance ou nos plaintes, mais à ceux qui les ont sous la main et les dirigent comme bon leur semble. Dans vos divertissements, ce n'est pas à la flûte ou à la guitare que vous décernez une couronne pour prix; c'est à Tartiste qui a su tirer des sons harmonieux de la guitare et de la flûte. De même, que l'un de vous tombe malade, il ne remerciera de sa guérison ni la laine, ni les antidotes, ni les potions, mais le médecin dont la main expérimentée a su les lui administrer à propos. Dans des rencontres dangereuses, le blessé ne s'en prend ni au glaive ni à la lance qui l'a frappé, mais à l'ennemi ou au brigand. Ceux qui soufi'rent de l'intempérie des saisons dans une chétive masure, n'accusent ni les tuiles ni les crevasses, mais la
|. .4(/ Nationes, ii, 2-0.
vétusté du bâtiment ; de même que les naufragés, au lieu d'imputer leurs malheurs aux écueils et aux flots, maudissent la tempête. Ils ont raison ; car il est certain que tout ce qui arrive doit être attribué non pas à l'instrument, mais à la main qui le dirige, parce que la responsabilité de l'événement retombe sur celui qui a établi la chose par laquelle le fait s'accomplit ^ »
Tertullien conclut de là que le bon sens et la logique obligent de remonter des éléments à Celui qui les a créés, au lieu de s'arrêter à la nature comme à la cause première des phénomènes dont nous sommes témoins. Quand on considère que ce discours s'adressait à la foule des païens, il est difficile d'imaginer un ton ou une forme mieux appropriée à un enseignement populaire. Le spirituel écrivain a donc raison de dire qu'à force de subtilités les philosophes ont fini par perdre de vue les vérités les plus communes. « ïhalès au fond de son puits, ajoute- 1- il, est le type de ces hommes qu'une vaine curiosité pousse à étudier la nature, sans s'occuper de Celui qui l'a créée et qui la gouverne : ils s'agitent dans le vide -. »
C'est une étude assez curieuse. Messieurs, que de comparer à cette argumentation des apologistes chrétiens contre les systèmes philosophiques de l'antiquité, le traité de Cicéron sur la Nature des dieux. Si le sujet est à peu près le même de part et d'autre, l'analyse critique de ce grand érudit confirme à merveille le raisonnement de Tertullien. Vous connaissez tous cet écrit