‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 46 sur 223 · Ibid., II · texte numérisé non relu

Ibid., II

porte la hache dans cette forêt de dieux qui ombrage le vice, pour me servir de son expression. Mais, ici encore, Gicéron avait devancé les premiers écrivains de l'Église ; et j'insiste à dessein sur ce rapprochement, parce que dans ces derniers temps on a voulu taxer d'exagération la critique qu'ont faite du polythéisme les apologistes chrétiens. Vous allez voir. Messieurs, si l'auteur du traité sur la Nature des dieux est moins sévère à cet égard que Tertullien. (( Quelle troupe de dieux, s'écrie Gicéron sous le nom de Gotta ! Il y en a beaucoup, ce me semble. Autant de constellations, autant de divinités selon vous. Vous donnez aux unes des noms de bêtes, par exemple la Ghèvre, le Scorpion, le Taureau, le Lion; à d'autres, des noms de choses inanimées, comme le Navire, l'Autel, la Gouronne. Quand on vous passerait cela, pourrait-on, je ne dis pas vous accorder le reste, mais le comprendre? Que si nous appelons le blé Gérés et le vin Bacchus, ce sont des manières de parler établies par l'usage; mais au fond qui croyez-vous assez fou pour se persuader que sa nourriture soit un dieu? Quant à ceux qui, de simples hommes, sont parvenus, dites-vous, à être dieux, vous me feriez plaisir de m'apprendre comment la chose a pu se faire autrefois, ou pourquoi elle ne se fait plus aujourd'hui... L'erreur a tellement prévalu que, non content d'accorder un titre de divinité à des choses pernicieuses, on leur offre même des sacrifices. Gar la Fièvre a un temple sur le mont Palatin : Orbona en a un qui touche à celui des Lares; et nous voyons sur le mont Esquilin un autel dédié à la mauvaise Fortune. Que toute erreur pareille demeure donc bannie de la philoso[)hie, si nous voulons, dans nos entretiens

sur les dieux immortels, ne rien avancer qui soit indigne d'eux. Je sais pour ma part ce que j'en dois croire, et ce n'est rien de tout ce que vous en dites. Vous prenez Neptune pour une intelligence répandue dans la mer. Vous avez, par rapport à la terre, la même opinion de Gérés. Or je ne saurais ni concevoir ce que c'est que cette intelligence de la mer ou de la terre, ni même soupçonner ce que cela pourrait être ^ »

Tout le IIP livre du traité de Gicéron est sur ce ton. Gertes, les apologistes chrétiens ne pensaient pas autrement, et il leur eût été difficile de mieux dire. On croirait lire une page de Tertullien ou de Lactance, et je comprends le déplaisir que causait aux païens cette attaque dirigée contre leurs dieux par un Romain, un augure, un pontife. Aussi nous apprenons d'Arnobe qu'une demande fut adressée au sénat pour faire supprimer par un arrêt solennel quelques livres de Gicéron , comme étant favorables à la religion chrétienne et propres à ruiner le paganisme ^ Sous Dioclétien on alla plus loin, et le traité sur la Nature des dieux eut l'honneur d'être brûlé avec la sainte Bible. Ge n'est donc pas sans motif que nous rapprochons l'un de l'autre le discours de Tertullien contre les superstitions païennes et la réfutation des mêmes erreurs par le philosophe romain. Quelque singulière que paraisse cette rencontre d'esprits partant de points de vue si opposés, elle s'explique par l'absurdité manifeste du polythéisme pour un homme tel que Gicéron. Néanmoins, l'apologiste africain termine son œuvre

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