Prolegom, ad Tiberiwn
130 l'apologétique.
bourg de Scilla, leur patrie. Peut-être même ne s'éloignerait-on pas de la vérité en supposant que cette scène sanglante devint l'occasion du magnifique plaidoyer qui nous occupe. La coïncidence des dates et la célébrité qui s'est attachée en Afrique au nom des martyrs scillitains ne rendent pas cette conjecture improbable. Ce qu'il y a de certain, c'est que le discours de Tertullien peut passer pour un véritable commentaire des paroles si simples et si grandes qu'avaient fait entendre devant le tribunal ces généreux athlètes. D'un côté, c'est la foi qui parle avec le calme qu'inspire un sacrifice accepté d'avance; de l'autre, c'est l'éloquence qui interprète le cri de la foi avec l'enthousiasme qu'excite le souvenir d'un acte héroïque.
« Le 14 des calendes d'août, sous le second consulat deClaudius, àCarthage, métropole de l'Afrique, l'audience tenant, ont été cités par -devant les magistrats, et personnellement ajournés, les nommés Spérat, Narzal, Gittin, et les nommées Donata, Vestine et Seconde, lesquels ayant comparu, le proconsul Saturnin a dit : Vous pouvez trouver grâce auprès de nos très-augustes empereurs Sévère et Antonin , si vous vous mettez sincèrement en état de rendre à nos dieux l'honneur que vous leur devez... Ne craignez rien, je veux bien vous entendre; jurez seulement par le génie de notre prince. Spérat a répondu : Je ne connais point le génie de l'empereur; mais je sers mon Dieu qui est le Dieu du ciel, que nul homme n'a jamais vu ni ne peut voir. Je ne suis coupable d'aucun crime; je ne prends point le bien d'autrui; si j'achète quelque chose, j'en paye les droits aux receveurs de l'empereur, parce que je sais que Dieu me l'a donné poui*
maître; mais je n'adore que mon Seigneur, qui est le roi des rois et le maître de toutes les nations du monde... Le jour suivant, le proconsul Saturnin s' adressant aux femmes a dit : Ne voulez-vous pas rendre aux princes l'honneur qui leur est dû et sacrifier à nos dieux? Donata a répondu : Nous rendons à l'empereur l'honneur que nous lui devons comme à l'empereur; mais nous n'offrons qu'à Dieu nos adorations et nos prières... Le proconsul, voyant leur fermeté inébranlable, rendit contre eux cette sentence qui fut enregistrée sur l'heure même : « Nous (( ordonnons que Spérat, Narzal, etc., pour avoir confessé « qu'ils étaient chrétiens et avoir refusé de rendre à « l'empereur V honneur qui lui est dû, aient la tête tran*- « chée^ »
Yoilà, Messieurs, le crime de lèse-majesté nettement exprimé avec la peine capitale qu'il entraînait de soi. Ce drame peint au vif la lutte telle qu'elle s'engageait entre la conscience chrétienne et l'apothéose impériale devenue la dernière expression du panthéisme qui faisait le fond des religions païennes. C'est dans le génie de l'empereur ou dans l'État déifié qu'était venue se résumer l'idolâtrie du vieux monde. Yoilà pourquoi les magistrats romains employaient cette phrase consacrée, j'iirer par le génie de Veinpereur, comme la vraie formule de l'apostasie pour les disciples de l'Évangile. Et, chose merveilleuse, pendant que les proconsuls répétaient sans sourciller une pareille énormité , de pauvres femmes , de simples artisans venaient proclamer devant leur tribunal cette grande