Actes des martyrs, Dom Ruinait, t. P*", p. 207 et suiv
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doctrine de la distinction des deux pouvoirs, que le paganisme avait constamment méconnue et qui allait former la base d'une société nouvelle. Cette vérité élémentaire que les plus hautes intelligences n'avaient pas même soupçonnée, des hommes du peuple élevés à l'école de Jésus- Christ se chargeront de la faire triompher par une affirmation mille fois répétée et scellée de leur sang. En restreignant les droits de l'autorité civile aux choses du temps, ils prépareront l'affranchissement des consciences et travailleront à édifier le monde chrétien sur les ruines de l'État antique, de ce despotisme légal qui réglait les croyances comme une question de fisc ou de police. Voyons maintenant de quelle manière Tertullien va tracer ce programme de l'avenir en interprétant la réponse que faisaient les martyrs à leurs persécuteurs.
« Nous, chrétiens, nous invoquons pour le salut des empereurs le Dieu éternel, le Dieu véritable, le Dieu vivant dont les empereurs eux-mêmes doivent préférer les faveurs à celles de tous les dieux réunis. Peuvent-ils ignorer qui leur a donné d'être hommes, de qui ils tiennent l'empire avec la vie? Ils sentent bien qu'il n'y a pas d'autre Dieu que lui, qu'ils dépendent de lui seul, placés au second rang , les premiers après lui , avant et par-dessus tous les dieux. En effet , supérieurs à tous les vivants, comment ne le seraient-ils pas à tous les morts? En réfléchissant sur les bornes de leur autorité, ils comprennent qu'ils ne peuvent rien contre celui par lequel ils peuvent tout. Qu'il essaye, en effet, cet empereur en démence, de déclarer la guerre au ciel, de le traîner captif à son char de triomphe, de mettre garnison dans le ciel, de rendre
le ciel tributaire. Impuissante rêverie! Il n*est grand qu'autant qu'il reconnaît son maître dans le ciel. Il appartient, lui aussi, au Dieu de qui relèvent le ciel et toutes les créatures. C'est par ce Dieu qu'il est empereur, et qu'avant d'être empereur il est homme. Il tient sa couronne du Dieu dont il a reçu la vie. Les yeux levés au ciel, les mains étendues parce qu'elles sont pures, la tète nue parce que nous n'avons à rougir de rien, sans formules dictées à l'avance parce que chez nous c'est le cœur qui prie, nous demandons tous pour les empereurs, quels qu'ils soient, une longue vie, un règne tranquille, la sûreté dans leurs palais, la valeur dans les armées, la fidélité dans le sénat, la vertu dans le peuple, la paix dans le monde, enfm tout ce qu'un homme, tout ce qu'un prince peut ambitionnera »
Je doute, Messieurs, qu'un pouvoir quelconque sur la terre eut entendu jusqu'alors un pareil langage ; et je ne sais si depuis ce moment-là l'éloquence chrétienne a jamais fait entendre aux souverains une parole à la fois plus respectueuse et plus digne. Vous avez beau parcourir les monuments de la littérature profane, vous ne trouverez rien qui égale cette noblesse de sentiments. Dans les monarchies de l'Orient, c'est la flatterie poussée jusqu'au servilisme le plus abject; dans la Grèce républicaine, c'est l'insolence d'une démagogie impatiente de tout frein. Tertullien sait allier au respect pour ce qu'il appelle kl seconde majesté^ les mâles accents de la liberté évangélique. Il salue dans l'empereur l'image ou la repré-