‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 71 sur 223 · Suétone, Domit., 13; Dion Cassius, lwii · texte numérisé non relu

Suétone, Domit., 13; Dion Cassius, lwii

1/^2 l'apologi-tique.

tait à se déifier, je ne prétends nullement que plusieurs d'entre eux n'eussent souscrit bien volontiers, du moins au fond de leur âme, à la critique qu'on faisait de ces étranges apothéoses. Ce que les apologistes chrétiens déclaraient ouvertement et à la face du monde entier, plus d'un païen honnête et éclairé dut le murmurer tout bas. Pour s'en convaincre, il suffit de lire une facétie de Sénèque sur la mort de Claude. On imaginerait dilficilement une satire plus sanglante contre ces nouveaux habitants de l'Olympe. Le philosophe change en citrouille celui que le sénat avait divinisé, et , à la place d'une apothéose , il met une apocoloquintose. Claude monte au ciel le troisième jour des ides d'octobre. On annonce à Jupiter qu'il vient d'arriver un quidam de bonne taille, à la tête blanche, qui murmure on ne sait quelle menace, branle incessamment son chef et traîne la jambe droite. Interrogé de quel pays il était, il a répondu je ne sais quoi avec des sons confus et d'une voix inarticulée : on ne comprenait pas son idiome ; il n'était ni Grec, ni Romain, ni d'aucune nation connue. Alors, Jupiter appelle Hercule qui, s'étant promené dans le monde entier, doit connaître tous les peuples, et il lui ordonne d'aller examiner quelle espèce d'homme c'est. Hercule, à la première vue, reste naturellement interdit, encore qu'il n'eût pas tremblé devant les monstres de Junon. Quand il voit cette face d'un genre nouveau, cette démarche insolite, quand il entend cette voix qui n'est celle d'aucun animal terrestre , il croit qu'il va lui tomber sur les bras un treizième travail. Après un examen plus attentif, il voit enfin quelque chose comme un homme... Suit la

délibération des dieux sur l'admission de Claude. Les avis se partagent ; et , après quelques plaidoyers en sens divers, la balance penche pour le nouveau venu, quand le dieu Auguste se lève pour faire contre lui un réquisitoire qui le bannit du ciel. Mercure s'empare de l'infortuné Claude pour le mener aux enfers, où le juge Éaque le condamne à jouer aux dés avec un cornet sans fond*? Toute cette narration est semée de traits burlesques que Sénèque prodigue à plaisir. Assurément, Messieurs, cette bouffonnerie nous montre le peu de cas que l'on faisait de la divinité des empereurs, quand ils n'étaient plus là pour se venger. Sénèque s'en donne à cœur joie sur le compte du césar défunt; mais portons-nous en arrière de quelques années, et voyons un peu quel était le langage d'autrefois. Alors le césar vivait , et Sénèque , exilé en Corse, ne trouvait pas d'expression assez pompeuse pour célébrer la divinité de celui qu'il cherchera plus tard à métamorphoser en citrouille. Il faut citer cette étrange palinodie.

« Relève-toi, disait-il à Polybe, l'affranchi de Claude, pour le consoler ; et, toutes les fois que des larmes viendront mouiller tes yeux, regarde vers César : tes pleurs se sécheront au radieux aspect de cette puissante divinité. Éblouis de son éclat, tes regards ne pourront se porter sur rien d'autre; César les retiendra fixés sur lui... Que les dieux et les déesses le prêtent longtemps à la terre ; qu'il égale les hauts faits du divin Auguste; qu'il ne s'aperçoive pas qu'il y ait rien de mortel dans sa maison!

\. Sénèque^ Apokolokyntosis.

1^1^ l'apologétique.

Que, seuls, nos petits- fils connaissent le jour où sa grande famille le placera dans le ciel! Fortune, détourne de lui ta main cruelle. Que cet astre, qui vint briller sur un monde plongé dans l'abîme, englouti dans les ténèbres, rayonne d'un éternel éclat! etc., etc.^

Voilà ce qu'écrivait, du vivant de Claude, l'homme qui, après la mort du prince, composera la pièce dont nous venons de parler. Il est impossible d'unir plus d'insolence à plus de servilité. Le paganisme ne connaissait pas de milieu entre l'esclavage et la révolte : il traînait aux j gémonies les princes qu'il venait de déifier. C'est qu'il lui manquait cette grande chose que nous appelons le respect, et que le christianisme allait enseigner aux peuples. Car le respect n'exclut pas moins l'adulation que l'insulte: c'est un mélange de déférence et de dignité que produit dans l'âme la vraie notion du pouvoir. On ne respecte bien les autres que lorsqu'on sait se respecter soi-même ; et une soumission sans dignité n'honore pas plus celui qui la reçoit que celui qui la rend. En proclamant que tout pouvoir vient de Dieu, le christianisme relève l'obéissance par le principe auquel il la fait remonter, tandis que, d'autre part, il donne à l'autorité le caractère d'un service public, en la constituant à l'image de celui qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Il consacre la puissance des princes et ennoblit la soumission des peuples. Ni factieux, ni serviles, telle était la devise des premiers chrétiens. En y restant fidèles, les martyrs sur leurs bûchers, et les apologistes dans leurs discours,

1, Consolation à Pohjbe, \x\r, xxxii.

annonçaient cette grande école du respect à laquelle devaient se former les nations chrétiennes. Le sacrifice des uns et l'éloquence des autres contribuaient également à restaurer dans les âmes la vraie notion du pouvoir, en apprenant aux souverains à commander sans orgueil, et aux peuples à obéir sans bassesse.

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