‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 72 sur 223 · HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

HUITIÈME LEÇON

Danger qui résultait pour les chrétiens de la confusion païenne entre l'ordre religieux et l'ordre civil. — Efforts de Tertullien pour écarter des fidèles toute suspicion de révolte contre l'État. — Doctrine de la résistance passive en cas d'oppression religieuse. — Controverse entre Bossuet et Jurieu sur le sentiment des apologistes à cet égard. — Les chrétiens ne se croyaient pas dégagés du devoir de l'obéissance civile envers les empereurs persécuteurs. — Tableau de la vie des premiers fidèles. — L'Apologétique, triomphe oratoire de Tertullien.

Messieurs,

La confusion de l'ordre religieux avec l'ordre civil dans l'État païen devenait pour les premiers chrétiens une source de périls et d'accusations. Le refus de sacrifier aux dieux de l'empire pouvait être regardé comme une violation des lois, et les magistrats romains n'avaient pas besoin d'user de subtilités pour imputer le crime de lèse-majesté à ceux qui s'obstinaient à ne pas vouloir jurer par le génie de l'empereur. Nous avons vu avec quelle énergie et quelle habileté Tertullien cherche à écarter ce grief, le plus redoutable de tous, puisqu'il entraînait de soi la peine capitale. Tout en démontrant que les Césars n'ont pas droit à un culte divin, parce qu'il n'y a qu'un seul Dieu, il exprime son respect pour la majesté impériale en termes qui devaient exclure le moindre soupçon de mépris ou d'irrévérence. En tout ce qui n'est pas contraire à la loi divine, les chrétiens obéissent sans murmurer aux ordres du souverain et remplissent leurs

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devoirs envers lui avec une entière fidélité. Ce qui prouve leur attachement au prince, c'est qu'ils prient avec ardeur pour la conservation de ses jours et pour la prospérité de l'État. Vaincus par cette argumentation, les païens renouvelaient l'éternelle tactique de ceux qui veulent perdre à tout prix un homme ou une société : ne pouvant nier les actes, ils suspectaient les intentions et accusaient de conspirer en silence ceux dont ils ne pouvaient condamner les paroles :

(( Mais peut-être qu'adroits flatteurs, répond l'apologiste, nous nous retranchons derrière des vœux hypocrites pour échapper au supplice par l'imposture. — En vérité, c'est là un artifice qui nous réussit à merveille. Sans doute, vous croyez et vous nous laissez prouver tout ce que nous voulons ! Si cependant vous vous persuadiez que nous ne prenons aucun intérêt à la vie des Césars, ouvrez nos livres : ils sont la parole de Dieu ; nous ne les cachons à personne; différentes circonstances les ont fait passer dans des mains étrangères. Vous y apprendrez qu'il nous est ordonné de pousser la charité jusqu'à prier pour nos ennemis et à souhaiter du bien à ceux qui nous persécutent. Or, quels sont les plus grands ennemis, les plus acharnés persécuteurs des chrétiens, sinon ceux-là mêmes dont on nous accuse d'offenser la majesté ? Il y a plus, vous y trouverez cette loi formelle, explicite : « Priez pour les rois, pour les princes, pour les puissances de la terre, afm que vous jouissiez d'une tranquillité complète. » En effet que l'empire s'ébranle, tous ses membres s'ébranlent avec lui; et nous-mêmes, bien que la multitude nous regarde comme des étrangers, nous nous

trouvons nécessairement enveloppés dans ces désastres ^ » A cette preuve péremptoire Tertullien en ajoute une autre qui l'est moins, mais qui ne laissait pas d'avoir une certaine force pour persuader aux païens que les disciples de l'Évangile étaient sincères dans leurs sentiments à l'égard du pouvoir. Nous avons tout intérêt, dit le prêtre de Garthage, à prier pour les empereurs, car nous n'ignorons pas que la dernière catastrophe qui menace l'univers, la clôture suprême du temps avec toutes les calamités qu'elle amènera, n'est suspendue que par le cours de l'empire romain. Donc demander à Dieu de retarder ce lamentable événement, c'est le supplier de prolonger la domination de Rome-. Gomme vous le voyez, Messieurs, dans la pensée de Tertullien, la durée du monde est attachée à celle de l'empire romain, en sorte que la chute de l'un doit coïncider avec la fm de l'autre. Singulière idée sans doute, mais qui s'explique par différentes causes. Déjà du temps de saint Paul, la question de la fin du monde préoccupait bon nombre de fidèles. Gomme le Sauveur avait parlé conjointement de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde, et qu'il s'était servi du tableau de la première catastrophe comme d'une image pour dépeindre la seconde, il s'en trouva plusieurs qui confondaient dans leur esprit ces deux événements : à la vue des signes qui annonçaient l'un, ils s'imaginaient que l'autre ne tarderait pas d'arriver. Pour dissiper ces alarmes, saint Paul avait écrit sa deuxième Epitre aux Thessaloniciens , où il indique la

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