Ibid., xxxii
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venue de l'Antéchrist comme devant précéder la fin du monde. « Or, dit-il, le mystère d'iniquité qui se forme dès à présent attend seulement, pour se manifester, que ce qui le retient maintenant ne soit plus ^ » Ces paroles de l'apôtre ont beaucoup exercé la sagacité des commentateurs. Faut- il entendre par l'Antéchrist le mal qui se développe dans le monde à côté du bien, et qui, dans un temps donné, doit parvenir à son apogée pour être vaincu définitivement; ou une personnalité réelle qui doit apparaître à un moment déterminé comme la plus haute expression du mal? Quoi qu'il faille penser de ces deux explications, qui, du reste, peuvent se concilier parfaitement, il €St évident que saint Paul n'a pas voulu déchirer le voile dont le Seigneur avait enveloppé l'époque et les circonstances de la catastrophe finale. La raison humaine est trop courte pour atteindre à ces choses qu'il n'a pas plu à Dieu de nous révéler. Vous savez quelle panique générale s'empara des esprits Fan 1000 de notre ère; et il est fort probable que l'approche de l'an 2000 sera pour nos arrière-neveux le signal d'une anxiété non moins vive : l'esprit moderne, malgré toutes ses fiertés, n'y pourra guère; d'ailleurs, il est à croire que dans un siècle et demi l'esprit moderne sera très-vieux. Ce qu'il y a de curieux, c'est que dans les premiers siècles de l'Église plusieurs voyaient l'empire romain dans ce qui, d'après saint Paul, retardait la venue de l'Antéchrist et la fin du monde, tandis que l'apôtre semble avoir voulu désigner par cet empêchement au triomphe momentané de
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l'erreur la grande force morale personnifiée dans l'Église. Ce sentiment sur le rôle providentiel de l'empire nous montre quelle impression la puissance romaine faisait alors sur les esprits. L'imagination était tellement frappée des proportions de ce colosse politique qu'on ne croyait pas à la possibilité d'un autre état social : la chute de l'empire romain, pensait-on, la dissolution de cette œuvre prodigieuse qui semblait le résultat définitif du travail de la Providence et des hommes dans l'ordre temporel, devait nécessairement coïncider avec la fin du monde ; les meilleures têtes n'entrevoyaient rien au delà. Il est probable qu'un siècle plus tard Tertullien eût pensé autrement, alors que les races barbares faisaient leur première apparition aux frontières de l'empire. Et cependant, au v« siècle encore, où déjà ce vieil édifice battu en brèche depuis longtemps craquait de toutes parts, des penseurs comme saint Jérôme étaient saisis d'épouvante à l'approche de ce cataclysme et ne pouvaient se résoudre à séparer les destinées du monde de celles de Rome. C'est qu'en effet il n'y a jamais eu sur la terre, dans l'ordre matériel, de plus grande chose que l'empire romain ; et je comprends que dans les premiers siècles de l'ère chrétienne on ait pu regarder la ruine de cette domination universelle comme le signe avant-coureur de la catastrophe finale. En tout cas, si l'expérience a démenti les prévisions de Tertullien, la haute importance que l'apologiste attachait à la conservation de l'empire était éminemment propre à inspirer aux païens plus de tolérance envers ceux qu'ils accusaient à tort d'hostilité contre l'État.
Un des prétextes dont les ennemis de l'Église s'ar-
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niaient le plus volontiers pour allumer contre elle la haine publique, c'est que les chrétiens s'abstenaient de prendre part aux fêtes bruyantes qu'on célébrait en l'honneur des Césars. Gomme ces solennités finissaient le plus souvent par dégénérer en de véritables orgies, et qu'il s'y mêlait des pratiques superstitieuses auxquelles les disciples de l'Évangile devaient se refuser sous peine de trahir leur foi, ceux-ci se contentaient de participer à l'allégresse générale sans se départir des règles de la sobriété et de la modestie. Ils pensaient avec raison que la fidélité envers les dépositaires de l'autorité ne consiste pas en de simples témoignages extérieurs, sous le masque desquels la trahison peut si facilement se cacher, mais qu'elle a sa vraie garantie dans une conscience droite et ferme. Ici l'apologiste reprend l'offensive pour montrer de quel côté se trouvent les ennemis de l'État. Il arrivait alors ce qui s'est répété plus d'une fois dans la suite des temps. Ceux qui étaient les moins lents à trahir le pouvoir, se montraient les plus ardents à dénoncer les autres, et c'est dans les rangs des conspirateurs que se recrutaient les espions et les délateurs publics. Habiles à cacher leur jeu, ils donnaient le change à l'opinion en affichant un zèle bruyant pour la défense de l'autorité. Grâce à leurs déclamations intéressées, r Église prenait aux yeux du pouvoir la couleur d'un parti politique, et les agapes, ou repas de charité , se transformaient en autant d'assemblées factieuses où l'on traînait toutes sortes de machinations contre l'État. Tandis ({u'on trouvait la main de ces vils dénonciateurs dans tous les bouleversements qui avaient allligé l'empire, eux
poussaient l'effronterie jusqu'à imputer leurs propres méfaits à ceux qui prêchaient le respect des pouvoirs établis. Tertullien les démasque avec d'autant plus d'assurance qu'il s'appuie sur des faits notoires, palpables :
(( J'interroge ici les Romains eux-mêmes; je demande à cette immense multitude qui s'agite sur les sept collines, si jamais sa langue, toute romaine qu'elle est, épargna aucun César. Tibre, réponds-moi! Parlez, écoles de gladiateurs! Si la nature n'avait recouvert les cœurs que d'une matière transparente, pas un dans lequel on ne pourrait surprendre, comme dans un miroir, les images toujours nouvelles de nouveaux Césars, avec le désir d'obtenir d'eux les largesses et les distributions accoutumées. Oui, voilà ce qui occupe les Romains, à l'heure même oii ils crient : 0 Jupiter, prends sur nos jours pour ajouter aux siens. Un chrétien ne connaît pas ce langage, pas plus qu'il ne sait souhaiter un nouvel empereur. Le peuple, direz-vous, est toujours peuple. Soit. Mais cependant ce sont là des Romains ; nous n'avons pas d'ennemis plus acharnés. Serait-ce peut-être que les autres ordres de l'Etat, selon le rang qu'ils occupent, aient montré une plus religieuse fidélité? Rien d'hostile, sans doute, dans le sénat, parmi les chevaliers, dans les camps, à la cour; pas l'ombre d'une conspiration. D'où venaient donc les Cassius, les xNiger et les Albinus? D'où venaient ceux qui assassinent César, cachés entre deux bois de lauriers^? Ceux qui s'exercent dans les gymnases à étrangler habilement leurs maîtres? Ceux qui forcent le palais à main