‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 75 sur 223 · Apolog,, XXXV · texte numérisé non relu

Apolog,, XXXV

tions qui déchiraient l'empire, aurait dû suffire pour vaincre les préventions les plus enracinées. Malgré les persécutions dont ils étaient l'objet, ils restaient inébranlables dans leur soumission à l'empereur, ne donnant de gage à aucun parti, repoussant toute offre qui les eût fait dévier de la ligne du devoir. Et cependant, s'ils avaient voulu se venger de leurs oppresseurs, ils eussent été en nombre pour le faire : leur abstention seule ou leur isolement des affaires aurait suffi pour créer à l'État les plus graves embarras. Voilà ce qu'établit l'éloquent écrivain, afin de prouver aux Césars qu'ils n'avaient rien à craindre de ceux qu'on accusait si injustement du crime de lèse-majesté.

(( Vous-mêmes, dit-il aux païens, je vous établis juges. Combien de fois vous êtes-vous déchaînés contre les chrétiens, autant pour assouvir vos haines personnelles que pour obéir aux lois!... Avez -vous remarqué cependant que nous ayons jamais songé à user de représailles? Une seule nuit, et quelques flambeaux, en faudrait-il davantage pour nous assurer une large satisfaction, s'il nous était permis de repousser le mal par le mal? Mais à Dieu ne plaise qu'une religion divine ait recours, pour se venger, à des feux allumés par la main des hommes, ni qu'elle s'afflige d'épreuves qui démontrent ce qu'elle est. Que si, cherchant la vengeance dans une révolte ouverte, nous levions publiquement l'étendard, est-ce la force, sont-ce les ressources qui nous manqueraient? Les Maures, les Marcomans, les Parthes euxmêmes, ou toute autre nation renfermée dans les limites d'un territoire est-elle plus nombreuse qu'une société qui

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embrasse le monde? Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons tout l'empire, vos cités, vos îles, vos forteresses, vos municipes, vos assemblées, les camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos temples. Nous pouvons compter vos armées : elles sont moins nombreuses que les chrétiens d'une province. Quelle guerre ne serions-nous pas capables d'entreprendre, même à forces inégales, nous qui nous laissons égorger avec tant de courage, si d'après notre doctrine il ne valait pas mieux souiï'rir la mort que de la donner? Sans même prendre les armes, sans nous révolter ouvertement, nous pourrions vous combattre par le seul fait de notre séparation. Que cette immense multitude d'hommes vînt à vous quitter brusquement pour se retirer dans quelque contrée lointaine, la perte de si nombreux citoyens de toute condition eût couvert de honte votre gouvernement et vous eût assez punis. Nul doute qu'épouvantés de votre solitude, à l'aspect de ce silence universel, devant cette immobilité d'un monde frappé de mort, vous n'eussiez cherché à qui commander : il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens ^ ! »

Pour que Tertullien pût s'exprimer avec une telle assurance, il faut évidemment que le nombre des chrétiens ait été très -considérable dans l'empire romain vers la fm du ii'' siècle. Tous les anciens monuments témoignent, en effet, de ce rapide accroissement de la rehgion catholique. Certes, il n'y a pas d'exemple d'une pareille multitude d'hommes subissant pendant

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