‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 76 sur 223 · Apolog., XXXVII · texte numérisé non relu

Apolog., XXXVII

trois cents années la plus terrible des persécutions sans que ridée de la révolte eût germé un seul instant dans leur esprit : c'est là un prodige de patience qu'il est impossible d'expliquer humainement ; seule , la grâce divine a pu communiquer à une société si nombreuse une force de résignation suffisante pour supporter avec calme une telle oppression. Car enfin, comme le dit Tertullien, rien n'eût été plus facile aux chrétiens que de mettre l'empire à deux doigts de sa ruine en se révoltant contre un pouvoir tyrannique. Aussi, Messieurs, l'attitude pacifique des premiers fidèles en face de leurs persécuteurs a-t-elle donné lieu, pendant le wii*^ siècle, à une controverse assez vive entre Bossuet et le ministre calviniste Jurieu^? Assurément, rien ne ressemble moins à l'esprit de soumission dont l'Eglise primitive avait été animée sous les empereurs païens, que l'esprit de révolte qui souillait parmi les adeptes de la prétendue Réforme. Tandis que d'un côté il est impossible de surprendre la moindre trace d'une sédition, de l'autre on ne trouve partout que complots, ligues, soulèvements à main armée contre les souverains légitimes. Ce contraste ne laissait pas que d'être embarrassant pour des hommes qui affichaient la prétention de faire revivre les principes du christianisme oubliés jusqu'à eux.^ Afin d'éluder une condamnation si éclatante de leur propre conduite, il n'est pas de subterfuge auquel n'eussent recours les nouveaux docteurs. Tantôt ils disaient, pour se justifier euxmêmes, que les premiers chrétiens, en ne prenant pas

1. Cinquième avertissement aux protestants. Èd'iU de Versai II os, t. XXI, p. 315 et suiv.

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les armes contre leurs persécuteurs, avaient suivi un simple conseil de perfection, mais que rien ne les obligeait en conscience à ne pas se révolter ; tantôt, que la patience des premiers chrétiens était fondée sur leur impuissance, tandis que, s'ils avaient été plus nombreux, ils auraient eu le droit de résister à main armée. C'est ainsi que Buchanan et après lui Jurieu interprétaient les paroles des apologistes et les sentiments des martyrs. Voici comment Bossuet répondait à la première de ces deux gloses. Après avoir établi que Jésus-Christ et les apôtres n'enseignent pas la soumission aux princes comme une chose de simple conseil ou de perfection seulement, mais comme une obligation stricte et rigoureuse, il commente en ces termes le passage de Tertullien que je viens de vous lire :

« Les chrétiens avaient reçu ces instructions comme des commandements exprès de Jésus-Christ et de ses apôtres; et c'est pourquoi ils disaient aux persécuteurs, par la bouche de Tertullien, dans la plus sainte et la plus docte apologie qu'ils leur aient jamais présentée, non pas, on ne nous a pas conseillé de nous soulever, mais, cela nous est défendu, veta^iiir ; ni, c'est une chose de perfection, mais c'est une chose de précepte, prœceptmn est nobis'y ni, que c'est bien fait de servir l'empereur, mais que c'est une chose due, débita imperatoribus ^ et due encore, comme on a vu, à titre de religion et de piété, pietas et rcligio imperatoribus debitœ; ni, qu'il est bon d'aimer le prince, mais que c'est une obligation et qu'on ne peut s'en empêcher, à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui l'a établi, necesse est ut et ipsmn diligat. C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit, durant

trois cents ans, qui fît craindre la moindre chose ou à l'empire et à la personne des empereurs, ou à leur famille ; et Tertullien disait, comme on a vu, non-seulement que l'État n'avait rien à craindre des chrétiens; mais que, par la constitution du christianisme, il ne pouvait arriver de ce côté-là aucun sujet de crainte : a qnibus nihil tiniere possitis; parce qu'ils sont d'une religion qui ne leur permet pas de se venger des particuliers, et à plus forte raison de se soulever contre la puissance publique \ »

Yoilà les vrais sentiments qui animaient l'Église primitive. Malgré l'oppression inique sous laquelle gémissaient ses membres, elle lem* faisait un devoir de persévérer dans leur fidélité envers le prince. Elle les exhortait bien par tous ses organes à ne jamais céder sur le terrain de la conscience, parce que dans un conflit pareil entre la loi humaine et la loi divine il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; mais, d'autre part, elle rejetait comme un crime la pensée même d'un soulèvement contre le pouvoir civil dans les choses de l'ordre temporel. C'est pourquoi les apologistes ne cessaient de recommander « la piété, la foi, la religion envers la seconde majesté, envers l'empereur que Dieu a établi, et qui en exerce la puissance sur la terre -. » En un mot, l'Église primitive prêchait la doctrine de la résistance passive, laquelle consiste dans le refus net et péremptoire de se prêter à des actes que la conscience réprouve; mais elle leur défendait expressément de se révolter contre l'autorité, sous prétexte de venger leur foi persécutée, parce qu'elle se souvenait de

1. Cinquième avertissement aux protestants, p. 343 et 344. "2, Apolog, de Tertullien, xxxii, xxxiv, xxxv, xxxvi.

IGO l'apologétique.

ces paroles de saint Pierre, « qu'il faut être soumis à ses maîtres même fâcheux, ctimn discolis K » Pour justifier l'insurrection des protestants contre leurs souverains légitimes, Buchanan et Jurieu prétendaient que l'unique cause qui empêchait les premiers chrétiens de se révolter, c'est qu'ils ne se trouvaient pas en nombre suffisant. Ue cette manière, l'héroïque patience des martyrs n'aurait été que l'efTet d'une prudence charnelle, le résultat de leur timidité plutôt qu'un acte de vertu. Mais d'abord, le fait sur lequel repose cette explication est matériellement faux. Nous avons entendu de la bouche de TertuUien que le nombre des chrétiens était assez considérable pour leur permettre de se défendre s'ils s'étaient crus en droit de le faire. Dans sa lettre à Scapula, proconsul d'Afrique, il ira jusqu'à dire que les fidèles formaient presque la majorité dans chaque ville -. On concevrait difficilement que l'apologiste se fût permis sans fondement une affirmation dont il aurait été si aisé de démontrer l'inexactitude. Si l'expression de TertuUien paraît enflée à quelques esprits chagrins, il faudra bien qu'on accepte le témoignage de saint Gyprien écrivant à Démétrien : (( Admirez notre patience, de ce qu'un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence ^ » En tout cas, il ne saurait venir en idée à personne de nier qu'un peu plus tard les chrétiens ne formassent une grande partie de l'empire, puisque les tyrans (( étaient obligés par une feinte pitié de modérer la

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