‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 83 sur 223 · iS. Justin et les Apologistes au ii* siècle, leçon X · texte numérisé non relu

iS. Justin et les Apologistes au ii* siècle, leçon X

comme l'a professé le seul Epicure, ce qui fera paraître ton témoignage d'autant moins suspect ; soit que tu descendes du ciel ou que la terre te conçoive; que les nombres ou les atomes composent ton être ; que tu naisses avec le corps ou que tu lui sois ajoutée après coup; d'où que tu viennes, et de quelque manière que tu rendes l'homme un animal raisonnable, doué d'intelligence et de sentiment, réponds-moi! Mais ce n'est pas toi que j'appelle, ô âme qui, formée dans les écoles, exercée dans les bibliothèques et nourrie dans les académies ou sous les portiques de la Grèce , débites d'orgueilleuses maximes. Non , viens ici dans toute la rudesse , dans toute la simplicité de ton ignorance primitive, telle que te possèdent ceux qui n'ont que toi ; accours de la voie publique, du carrefour, de l'atelier. Il me faut ton inexpérience, puisque personne n'ajoute plus foi à ton habileté, si petite qu'elle soit. Je ne te demande que ce que tu apportes avec toi dans l'homme, soit que tu le tires de ton propre fonds , ou que tu le reçoives de ton auteur, n'importe lequel. Tu n'es pas chrétienne que je sache ; car tu as coutume de devenir et non de naître chrétienne. Toutefois les chrétiens requièrent aujourd'hui ton témoignage ; étrangère, dépose contre les tiens, afin que nos persécuteurs rougissent devant toi de leur mépris pour une doctrine dont tu es complice ^ »

Vous voyez par cette belle apostrophe à l'âme humaine sur quel terrain se place le prêtre de Carthage pour combattre le polythéisme. Il fait appel au sens

1, De Testimonio animœ, i.

172 TRAITÉ DU TÉMOIGNAGE DE l'aME.

intime, à ce qu'il y a de primitif et d'essentiel dans l'esprit de chaque homme. Pour recueillir cette voix de la nature dans toute sa pureté, il commence par écarter les préjugés qui rétouiïent. L'âme qu'il prend à témoin n'est point celle qui a passé par les écoles des philosophes où elle échange sa simplicité native contre une habileté d'emprunt; Tertullien s'adresse de préférence à l'artisan, à l'homme du peuple, à tous ceux dont une fausse science n'a point perverti le jugement. C'est à eux qu'il demande, non pas ce qu'Aristote, Platon ou Zenon ont appris à leurs disciples, mais ce que la nature dicte à chacun, ce qui est l'expression du bon sens. Il perce l'enveloppe dont l'éducation, païenne recouvrait les âmes pour arriver jusqu'au for intime où Dieu parle à l'homme et où la conscience prononce ses arrêts. C'est là qu'il cherche le point d'appui des croyances chrétiennes, le lien qui unit la raison à la foi. Cette analyse psychologique prouve sans contredit l'esprit d'observation de Tertullien et sa grande sagacité. Voici comment il applique sa méthode à la démonstration du dogme de l'unité de Dieu :

« On ne veut pas nous écouter quand nous prêchons un Dieu unique, de qui tout vient, sous qui tout subsiste. Eh bien, parle, ô âme : n'est-ce point là ta croyance à toimême? Combien de fois, en elTet, publiquement et avec cette liberté qu'on nous refuse, ne t'avons-nous pas entendue t'écrier, soît à la maison, soit au dehors, « s'il plaît (( à Dieu , si Dieu le veut ainsi ! » Par ces paroles , tu proclames un Être souverain, tu reconnais la toute-puissance de Celui devant la volonté de qui tu t'inclines ; au

ACCORD DE LA RAISON AVEC LA KOI. iTo

contraire, en appelant par leurs noms Saturne, Jupiter, Mars, Minerve, tu nies l'existence de ces dieux ; tu établis l'unité de Celui que tu te contentes d'appeler Dieu, de sorte que, lorsqu'il t'arrive de nommer les autres dieux, tu semblés n'avoir employé ce mot que comme une monnaie étrangère ou d'emprunt. La nature du Dieu que nous prêchons ne t'échappe pas davantage : « Dieu est « bon. Dieu est bienfaisant! » voilà ton cri. « Mais « l'homme est méchant, » ajoutes-tu aussitôt; c'est-àdire que, par une proposition contraire et sous une forme indirecte, tu reproches à l'homme de devenir méchant dès l'instant qu'il s'éloigne du Dieu bon. Ce mot, « que (( Dieu vous bénisse, » ce mot qui, chez le Dieu de toute bonté et de toute miséricorde, comprend toutes les bénédictions , formule auguste de notre discipline et de nos actes, tu le prononces aussi volontiers qu'il est nécessaire à un chrétien. Alors même que tu convertis la bénédiction en malédiction, en proférant le mot Dieu, tu témoignes encore avec nous que sa toute-puissance s'exerce sur tout le monde ^ »

Ainsi, le témoignage que Tertullien demande à l'âme humaine ne se restreint pas à l'existence d'un Dieu unique, mais s'étend jusqu'aux attributs divins. Polythéistes, par suite de l'éducation qu'ils ont reçue, les païens expriment malgré eux la vérité qui s'échappe du fond de leur cœur comme un cri de la nature. L'apologiste trouve un hommage involontaire rendu à la justice de Dieu dans ces locutions familières : « Dieu le voit; je remets cette

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