I. De Spectac., i
Avant d'écouter la réponse de Tertiillien, permettezmoi de reproduire un autre argument du même genre qui, déjà au II* siècle, était dans la bouche de tout le monde :
({ Dieu,s'écrie-t-on, et nous le disons également, Dieu a créé toutes choses et en a fait don à l'homme. Toutes ces créatures sont bonnes, puisque l'auteur en est bon. Parmi elles il faut ranger tout ce qui constitue un spectacle : le cheval, le lion, les forces du corps, les agréments de la voix. Gonséquemment, on ne doit pas regarder comme étranger ou opposé à Dieu tel objet qui est sorti de ses mains, ni comme criminel ce qui, n'étant pas étranger à Dieu, ne saurait lui être hostile. Les amphithéâtres avec leurs pierres, leur ciment, leurs colonnes et leurs marbres, sont l'ouvrage de Dieu qui déposa ces matériaux dans le sein de la terre pour les besoins de l'homme. 11 y a plus : les représentations elles-mêmes n'ont-elles pas lieu sous le ciel de la Divinité *? »
C'est par de tels arguments que* les partisans du théâtre cherchaient à se faii'e illusion sur leur conduite. Tertullien n'a pas de peine à faire justice de ces incroyables naïvetés. Nul doute, répond -il, que Dieu ne soit l'auteur de toutes choses. Aussi nulle créature n'estelle mauvaise de soi, mais elle peut le devenir par l'usage qu'on en fait contrairement aux lois divines. Est-il un seul crime qui ne se consomme au moyen des œuvres de Dieu? C'est par le fer ou le poison que vous devenez homicide. Faut -il en conclure que l'homicide n'est pas un crime? Certes, toutes les matières qui servent à tailler
De Spectac, ii.
les idoles, l'or, l'argent, l'ivoire, le bois, sont des créatures de Dieu. S' ensuit-il que vous puissiez les adorer sans faire à Dieu le plus grand des outrages? Nous n'avons pas reçu des yeux pour allumer en nous la concupiscence, des oreilles pour les ouvrir aux mauvais discours, une langue pour nous faire un jeu de la calomnie, une bouche pour obéir aux sollicitations de la gourmandise, des mains pour les employer au vol, des pieds pour courir au crime ; notre âme n'a pas été unie au corps pour devenir un arsenal de fraudes, de mensonge et d'iniquité. Lors donc que nous nous servons de ces divers organes pour des fins criminelles, on ne saurait accuser les instruments de nos fautes d'être mauvais ; le mal est dans l'usage auquel nous les appliquons. Gonséquemment ne dites pas que les spectacles sont licites parce que tout ce qui les constitue est sorti de la main de Dieu ; voyez plutôt si ce qui s'y passe est bon ou mauvais, et jugez par là s'il est permis de les fréquenter ou non ^
Assurément la réponse était péremptoire. Pour la compléter, Tertullien émet un principe qui est d'une haute importance , lorsqu'on veut décider un cas de morale. Dans l'ignorance où ils étaient du fait de la déchéance originelle , les païens trouvaient licites une foule de choses qui sont devenues dangereuses par la corruption de notre nature. Si, au lieu de perdre son innocence primitive, l'homme était resté tel qu'il est sorti des mains de Dieu, il n'y aurait pas ombre de péril dans ce qui depuis lors peut devenir pour lui une occasion de chute.
\.f)e Sperldc. n.
La concupiscence, suite du péché, a donné un tout autre caractère à des objets qui sans elle n'offriraient aucun danger moral. C'est à ce point de vue, nettement indiqué par Tertullien , qu'il convient de se placer, quand on veut tracer d'une main sûre la ligne du devoir ; autrement on néglige la chose essentielle, la condition même du sujet, de laquelle doit dépendre nécessairement toute règle de conduite. Étant donné l'homme tel qu'il est, incliné au mal dès son enfance , avec sa faiblesse morale et ses passions, la fréquentation du théâtre est-elle licite ou non? C'est dans ces termes qu'il faut poser la question, lorsqu'au lieu de se perdre dans une théorie purement idéale, on veut arriver à quelque solution pratique. Mais laissons de côté pour le moment ces considérations générales, pour suivre jusqu'au bout l'argumentation de Tertullien contre les spectacles de son temps.
L'objection banale tirée de ce que Dieu a créé pour l'usage de l'homme tout ce qui constitue une représentation théâtrale, ne pouvait provenir que des païens. Après y avoir répondu en quelques mots , le prêtre de Carthage passe 'aux difficultés que soulevaient un petit nombre de chrétiens encore peu pénétrés de l'esprit évangélique. Ceux-ci auraient voulu trouver dans l'Écriture sainte quelque texte interdisant d'une manière nette et précise la fréquentation du théâtre. Or il est vrai de dire que les livres saints ne contiennent à cet égard aucune défense spéciale. Comme les jeux scéniques étaient inconnus parmi les Juifs, on conçoit très-bien que l'Ancien Testament n'en fasse pas mention. Le silence des apôtres sur ce point s'explique également par la raison
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que, s'adressant plus particulièrement aux fidèles sortis du milieu des Juifs, ils n'avaient pas besoin de blâmer en termes formels des pratiques étrangères aux habitudes de l'Orient. Il leur suffisait d'indiquer les principes d'après lesquels le chrétien devait diriger sa conduite en face du monde païen. Pour trouver des textes à l'appui de sa thèse, Tertullien n'aurait pas eu besoin de remonter jusqu'à ce'passage du livre des Psaumes : a Heureux l'homme qui n'est pas entré dans l'assemblée des impies, qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs et ne s'est point assis dans la chaire de corruption! » Je n'hésite pas à dire qu'il se livre à une interprétation trop subtile en voulant absolument retrouver dans ce verset la description d'un théâtre, les degrés circulaires qui séparent les chevaliers d'avec le peuple, les sièges d'orchestre destinés aux sénateurs, etc. Il aurait pu citer avec bien plus de justesse et d' à-propos les endroits du Nouveau Testament qui interdisent en général toute participation aux exercices uniquement propres à irriter la concupiscence ^ Le moraliste chrétien est mieux inspiré quand, voulant éloigner les fidèles des spectacles du paganisme, il leur rappelle les obligations contractées au baptême :
« Lorsque, descendus dans l'eau régénératrice, nous avons fait profession de la foi chrétienne, en lui empruntant les paroles prescrites, nous avons déclaré par notre propre bouche que nous renoncions au démon, à ses pompes et à ses anges. Or, où le démon, ses pompes et ses anges dominent-ils a^ec plus d'empire que dans l'ido-
1. s. Matth., XVIII, 7; S. Paul aux f:phés, , v, 3 et 4; aux Philipp., iv, S;/"- Ép. des. Jean, ii, 15.
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latrie? N'est-ce pas d'elle que s'échappe tout esprit immonde et malfaisant ? car je ne veux pas m'étendre davantage sur ce point. Si donc je démontre que tout l'appareil du théâtre repose sur l'idolâtrie, la question sera résolue d'avance : les engagements du baptême impliquent aussi la renonciation aux spectacles que l'idolâtrie consacre au démon , à ses pompes et à ses anges. Nous remonterons donc à l'oiigine de chaque spectacle en particulier, pour savoir comment ils se sont introduits dans le monde; de là, nous examinerons les titres de quelques-uns et les noms qu'on leur donne ; puis viendront la mise en scène et les superstitions qui les accompagnent; les lieux nous montreront enfin à quelles divinités ils sont dédiés ; et la nature de leurs représentations, quels ont été leurs fondateurs. Si quelqu'une de ces choses est étrangère aux idoles, alors il sera constaté qu'elle n'a rien de commun avec l'idolâtrie ni avec les serments de notre baptême ^ »
Tel est le plan que Tertullien se propose de développer dans son Traité sur les spectacles, Nous voyez par là que son premier grief contre le théâtre, c'est le caractère d'idolâtrie dont il le trouve entaché. Éviden ment nous entrons ici dans une série de considérations qui se restreignent aux spectacles païens et qui n'ont qu'un rapport éloigné avec la question du théâtre en général. Dans une étude historique, qui témoigne de sa profonde connaissance des antiquités païennes, le prêtre de Caithage raconte l'établissement des jeux du cirque,