De Spectac, mu
Tertullieii n'est pas moins éloigné de toute exagération quand il montre que l'usage des chevaux employés dans les jeux du cirque n'a rien de criminel en soi, mais qu'il devient coupable par la consécration de cet exercice aux divinités païennes. Cette justesse de coup d'oeil ne l'abandonne pas davantage quand il passe des jeux du cirque aux représentations théâtrales. Ce qui le frappe tout d'abord dans la scène antique, c'est qu'elle porte le cachet de l'idolâtrie. Le théâtre, dit-il, est à proprement parler le sanctuaire de Vénus; aussi Pompée crut-il devoir placer sous un tel patronage cette vaste citadelle de toutes les infamies. Ici, le témoignage du paganisme lui-même nous donne gain de cause : en détruisant mainte fois, dans l'intérêt des mœurs, les nouveaux théâtres qui s'élevaient, les censeurs ont signalé suffisamment le danger de ces représentations lascives. Consacré à Vénus, le théâtre l'est également à Bacchus : ces deux démons de l'ivresse et de la débauche se tiennent par la main et marchent de front. De là vient que certaines représentations théâtrales s'appelaient autrefois jeux libéraux^ comme étant dédiées à Liber ou à Bacchus. Du reste, musique, vers, instruments et lyres, tout cela est sous la garde d'Apollon, des Muses, de Minerve, de Mercure. En faut-il davantage à un chrétien pour se moquer de frivolités dont il ne peut s'empêcher de haïr les inventeurs? Les combats d'athlètes n'ont pas une origine dilïerente. Remontez à leur naissance, vous y trouverez quelque divinité païenne. Les jeux olympiques se célèbrent en l'honneur de Jupiter : à Rome, ils se nomment capitolins; Apollon a ses jeux pythiens; Hercule, ses jeux néméens;
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JNeptuiie, ses jeux isthmiques. D'où viennent ces combats de gladiateurs qui font les délices de l'amphithéâtre? Dans le principe, on égorgeait des prisonniers ou des esclaves sur la tombe des morts, sous prétext'^ que le sang humain apaise les mânes. Or, de pareils sacrifices ne sontils pas encore une forme particulière de l'idolâtrie? Donc, sans parler des pratiques superstitieuses qui s'y mêlent, ces coutumes sanguinaires méritent toute la réprobation du chrétien, puisque la source en est infecte *. Après avoir démontré que l'idolâtrie fait le fond des spectacles du paganisme , Tertullien termine ainsi la première partie de son traité :
(( Il est suffisamment prouvé, j'imagine, que les spectacles sont une expression multiple de l'idolâtrie, pour quiconque envisage les lieux où ils se donnent et la pompe qu'on y déploie. Quant aux sacrifices, nul doute qu'ils ne conviennent d'aucune façon à des chrétiens qui ont renoncé deux fois aux idoles. Non pas, comme dit l'Apôtre, que les idoles soient quelque chose, mais parce que les sacrifices offerts aux idoles s'adressent aux démons qui les habitent , soit que ces idoles représentent des morts, ou ce qu'on appelle des dieux. Or, ces deux espèces d'idoles sont de même nature, puisque morts et dieux ne font qu'une seule chose : voilà pourquoi nous nous interdisons à la fois l'une et l'autre idolâtrie. INous tenons en égal mépris les temples des dieux et les monuments des morts. Nous n'approchons pas plus des autels de ceux-là que nous n'adorons les images de ceux-ci. Nous ne faisons pas plus
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de sacrifices aux uns que d'offrandes aux autres ; nous ne mangeons pas plus la cliaii- des victimes immolées aux premiers que les viandes présentées aux seconds , parce que nous ne pouvons nous asseoir en même temps à la table du Seigneur et à la table des démons. Si donc nous préservons notre bouche et notre estomac de ces souillures, quel motif plus impérieux encore d'éloigner nos yeux et nos oreilles, organes plus augustes, de tout plaisii* impur consacré aux morts ou aux idoles , aliment qui ne va pas se perdre dans les intestins , mais que digèrent l'âme et l'esprit. Or, la pureté de l'esprit et de l'àme est plus agréable à Dieu que celle du corps ^ »
Comme vous le voyez. Messieurs, toute cette première partie du traité de Tertullien contre les spectacles tend à établir que la fréquentation du théâtre païen équivaut à une profession d'idolâtrie. Tel est, en effet, le terrain sur lequel devait se placer tout d'abord un moraliste chrétien dans les premiers siècles de l'Église. Pour éloigner les fidèles de ce genre de divertissements, il fallait commencer par prouver que les engagements contractés au baptême sont incompatibles avec des actes qui impliquent un hommage rendu aux doctrines polythéistes. En examinant le théâtre à ce point de vue spécial , qui pour nous a perdu tout intérêt, Tertullien développait l'argument le plus propre à faire impression sur les chrétiens de son temps. Par là il démontrait qu'il y va de la foi elle-même dans la participation à des plaisirs illicites qui peuvent être assimilés à une sorte d'apostasie^
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Il ne faut pas se le dissimuler, en effet, le théâtre païen était une manifestation extérieure ou un prolongement du culte. Depuis les pièces d'Eschyle, qu'on pourrait appeler avec quelque raison les mystères du polythéisme grec, jusqu'aux jeux du cirque romain, auxquels venait se mêler tout l'appareil des sacrifices, la religion n'était étrangère à aucune des productions de la scène antique. Chez les païens , le sacré et le profane étaient tellement confondus qu'on aurait eu peine à les distinguer l'un de l'autre. Le théâtre s'appuyait sur le temple, et les spectacles faisaient partie de la religion elle-même. Gela est si vrai que les jeux scéniques furent introduits à Rome l'an 390, à l'occasion d'une peste qu'il s'agissait d'y conjurer ^ C'est dire assez qu'on les envisageait dans le principe comme une cérémonie du culte. Depuis lors, sans doute, le théâtre avait subi des modifications profondes ; mais les formes extérieures que l'idolâtrie lui avait imprimées dès l'origine survivaient à l' affaiblissement de l'esprit religieux. De là cette interdiction absolue dont les premiers moralistes chrétiens frappent les spectacles du paganisme : loin de sortir des limites de la vérité, l'argumentation de Tertullien est aussi exacte que vigoureuse et pressante.
En voyant que les Pères de l'Église motivaient la condamnation des spectacles de leur temps sur l'idolâtrie qui en faisait le fond, on s'est imaginé parfois que leurs raisons ne s'appliquent nullement au théâtre moderne. Mais il s'en faut bien que les moralistes chrétiens des