‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 96 sur 223 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

La question du théâtre en général. — Apologie du théâtre moderne par le Père Caffaro. — Maximes et réflexions de Bossuet sxir la comédie. — Conformité du sentiment de i'évêque de Meaux avec celui de Tertullien. — Le résultat direct et immédiat du théâtre , c'est d'exciter les passions dans l'âme des spectateurs.— Lettre de Rousseau sur les spectacles. — Comparaison avec l'opuscule de Tertullien. — Traces d'exagération dans ces deux pièces. — Différence entre une chose dangereuse et une chose mauvaise par elle-même. — Sentiment et pratique de l'Église sur ce point de morale.— Les divertissements du chrétien d'après le prêtre de Carthage.

Messieurs,

DaQs les dernières années du xvii^ siècle, un religieux théatin, le Père Caffaro, avait composé un écrit dans lequel il se proposait de faire l'apologie du théâtre moderne. Cette dissertation, écrite en latin, n'était pas destinée à voir le jour; mais, par suite de quelque indiscrétion, elle lut publiée sous le nom de son auteur pour servir de préface au recueil des œuvres dramatiques de Boursault. Entre autres propositions fort singulières, on y trouvait celle-ci : « La comédie est si épurée à l'heure qu'il est sur le théâtre français , qu'il n'y a rien que l'oreille la plus chaste ne puisse entendre. » Une telle assertion, venant après les pièces de Molière, dut paraître à tout le moins assez naïve. Interpellé vivement sur cette étrange incartade, le Père Caffaro donna pour excuse qu'il n'avait jamais lu une comédie tout entière, pas même une tragédie de Corneille ou de Racine*

et qu'il s'était fait une idée métaphysique du théâtre, sans calculer que la pratique ne répond pas toujours à la théorie. Cet aveu sulfisait assurément, sinon pour justifier l'auteur, du moins pour établir sa parfaite incompétence. Cependant l'écrit avait fait du bruit : enchantés de pouvoir se retrancher derrière l'autorité d'un religieux , les gens du monde s'en servaient comme d'une arme pour défendre leur conduite. Bossuet, toujours sur la brèche quand il s'agissait des intérêts de la religion et de la morale, crut qu'il était de son devoir d'intervenir dans cette discussion. Après avoir exigé et obtenu de l'imprudent casuiste un désaveu public, il refondit la lettre qu'il lui avait adressée à ce sujet pour y ajouter de nouveaux développements. Ainsi remanié , l'opuscule de Bossuet parut en 169/i sous le titre de Maximes et réflexions sur la Comédie,

A l'appui de sa thèse, le Père Gaffaro n'avait pas manqué de répéter sur le compte des Pères de l'Église le sophisme dont je parlais la dernière fois. 11 prétendait, lui aussi , que les premiers moraUstes chrétiens avaient condamné les spectacles de leur temps mnquement parce qu'ils les trouvaient entachés d'un caractère d'idolâtrie. Bossuet lui répond avec raison que ce grief particulier ne les empêchait pas d'en articuler d'autres plus généraux. « Ils blâment , disait l'évêque de Meaux , dans les jeux et dans les théâtres l'inutilité , la prodigieuse dissipation, le trouble, la commotion de l'esprit peu convenable à un chrétien, dont le cœur est le sanctuaire de la paix; ils y blâment les passions excitées, la vanité, la parure, les grands ornements qu'ils mettent au rang des

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pompes que nous avons abjurées par le baptême, le désir de voir et d'être vu, la malheureuse rencontre des yeux qui se cherchent les uns les autres, la trop grande occupation à des choses vaines, les éclats de rire qui font oublier et la présence de Dieu et le compte qu'il lui faut rendre de ses moindres actions et de ses moindres paroles; et enfin tout le sérieux de la vie chrétienne ^ »

Ce passage résume en peu de mots la deuxième partie du traité de Tertullien contre les spectacles. Sans doute, ici encore, il y a bien des détails qui ne concernent que les jeux scéniques du paganisme. Quand, pour établir que ces jeux n'ont rien qui ne blesse la morale, le prêtre de Garthage signale comme contraires à la douceur chrétienne les sentiments violents qu'excitent les fureurs du cirque et de l'amphithéâtre, son blâme porte sur les scènes cruelles qu'il avait sous les yeux , et ne va pas au delà -. Tout au plus pourrait-on trouver un reste de ces coutumes barbares, si propres à développer l'instinct de la cruauté, dans les combats de taureaux qui subsistent encore chez une nation voisine et contre lesquels le sens chrétien n'a cessé de protester. Ce qu'on peut dire de moins sévère au sujet de ces divertissements indignes d'une nation catholique, c'est que rien n'est moins conforme à l'esprit de douceur qui caractérise l'Évangile. Plus d'un trait énergique lancé par Tertullien dans l'ouvrage que nous étudions retomberait sur ces amusements féroces. Mais laissons de côté ce qui ne se rapporte pas à la question du théâtre en général , pour examiner les principes

1. Réflexions et maximes sur la comédie, édit. de Vers., xxxvii, p. 562.

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