‹ Tertullien (volume 4)Chapitre 98 sur 223 · De Spectdc., xv · texte numérisé non relu

De Spectdc., xv

cherait pas, on les trouve malgré soi. Ces représentations ont pour eiïet presque inévitable de mettre celui qui y assiste à l'unisson des personnages auxquels il s'intéresse, de telle façon qu'il s'identifie avec eux et finit par leur ressembler. Rien n'est contagieux comme la passion : la voir devant soi vive , séduisante, avec l'illusion de l'action théâtrale, c'est s'y accoutumer insensiblement et la reproduire en soi-même. Bossuet n'a pas analysé avec moins de finesse le travail qui s'opère dans l'esprit du spectateur entraîné à son insu par l'exemple vivant qu'il a sous les yeux :

(( Le premier principe sur lequel agissent les poètes tragiques et comiques , c'est qu'il faut intéresser le spectateur, et si l'auteur ou l'acteur d'une tragédie ne le sait pas émouvoir et le transporter de la passion qu'il veut exprimer, oii tombe-t-il, si ce n'est dans le froid, dans l'ennuyeux, dans le ridicule, selon les règles des maîtres de l'art? Aut dormitabo aut ridebo^ et le reste... On se voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets : on devient bientôt un acteur secret dans la tragédie; on y joue sa propre passion , et la fiction au dehors est froide et sans agrément , si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde ^ ))

Il n'est pas nécessaire d'avoir fouillé le cœur humain dans ses coins et dans ses recoins pour rester convaincu de la justesse de ces réflexions; l'observation la moins attentive suffit pour en faire comprendre la rigoureuse

l. Maximes et réflexions, p. 539, 541.

exactitude. Or, en s'exprimaiit de la sorte, Tertullien et Bossuet signalent le côté vraiment dangereux du théâtre. L'art suprême de l'auteur, comme celui de l'acteur, consiste à rendre la passion tellement au naturel que chacun puisse y retrouver sa propre image ou du moins s'y intéresser. Vouloir exiger d'eux qu'ils agissent autrement, c'est les condamner, comme disait Bossuet, à tomber dans le froid et dans l'ennuyeux. Cela posé, il devient manifeste que les représentations théâtrales renferment le plus souvent un grand péril pour les mœurs, surtout quand la pièce a pour ressort la plus vive et la plus subtile des passions humaines, je veux dire l'amour. C'est par là que le théâtre païen était devenu une école de dépravation. Nous avons vu la dernière fois quel blâme sévère l'un des poètes les plus licencieux de l'antiquité, Ovide, n'hésitait pas à jeter sur ces pièces où le vice est applaudi et la vertu livrée au ridicule. En Qétrissant à son tour ces turpitudes , Tertullien s'étonne à bon droit qu'on aille voir et entendre au théâtre ce qu'on ne tolérerait pas dans une compagnie honnête :

« Il est prescrit aux chrétiens, dit-il, de haïr toute impudicité. Ce précepte nous ferme donc le théâtre, siège particulier de la dissolution , où rien n'est approuvé que ce qui est désapprouvé partout ailleurs. Aussi le spectacle emprunte-t-il d'ordinaire son plus grand charme à la représentation de quelque infamie , qu'un histrion Attellan traduit par des gestes, qu'un comédien reproduit en abdiquant son sexe sous des habits de femme , de sorte que l'on rougit plus volontiers dans l'intérieur de la maison que sur la scène... Tel ferme les oreilles de sa fille à

toute parole déshonnête, qui ne craint pas pour elle les discours et les gestes dissolus du théâtre... Or, si nous devons avoir en abomination toute espèce d'impureté, pourquoi nous serait-il permis d'entendre ce qu'on ne peut proférer sans crime ? Ne savons-nous pas que Dieu interdit toute bouffonnerie et même toute parole oiseuse? Comment aurions-nous le droit de regarder ce qu'il nous est défendu de faire ? Pourquoi les choses qui souillent l'homme par la langue ne le souilleraient -elles pas également par les yeux et par les oreilles, puisque les oreilles et les yeux sont les ministres de l'âme, qui ne saurait être pure quand les organes chargés de la servir se corrompent? Voilà donc le théâtre condamné par l'anathème porté contre l'impudicité K »

On pouvait répondre à cela que le précepte de la chasteté implique bien la condamnation des pièces licencieuses ou obscènes, mais non le blâme de celles qui ne se proposent pas de justifier le vice ou de corrompre les mœurs. N'y avait-il pas, en effet, même dans les comédies de Plante et de Térence , de belles maximes , des sentences propres à inspirer l'estime et le goût de la vertu? Dès lors ne pouvait -on pas fermer l'œil sur ce qui s'y trouve de dangereux, pour les absoudre en raison des bonnes choses qu'elles renferment? Voici la réponse de Tertullien :

« Qu'on puisse rencontrer au théâtre des choses agréables, simples, modestes, quelquefois même honnêtes, je le veux bien. Personne d'assez malhabile pour

1. De Spectac, xvii, xxi. Comparez avec S. Cyprien, Epist. ii, de SpeC' tac, V; S. Augustin, (ie Civ. Dei, 1. ii, etc.

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