‹ TertullienChapitre 111 sur 237 · De Prœscript., xx · texte numérisé non relu

De Prœscript., xx

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Tel est exactement le laiif^ajïe que les docteurs catholiques tenaient aux novateurs du seizième siècle. Probent se novos apostolos esse : prouvez que vous êtes les envoyés de Dieu, exhibez vos lettres de créance, produisez les titres de votre mission : apôtres d'une nouvelle Église que vous prétendez substituer à l'ancienne, faites des miracles pour démontrer que vous êtes vraiment suscités de Dieu pour une telle œuvre, volo et virtutes eortim proferri; car c'est par des signes extraordinaires que le Seigneur a coutume d'accréditer ceux qu'il charge d'établir son règne au milieu des hommes : ainsi en a-t-il été de Moïse, du Christ et des apôtres. La demande était d'autant plus embarrassante que Luther s'accordait sur ce principe avec les théologiens catholiques : « Celui qui veut mettre sur le tapis quelque chose de nouveau, disait-il, ou enseigner autre chose que ce qui est enseigné, celui-là doit avoir mission de Dieu, et justifier sa mission par de vrais miracles. S'il ne le peut faire, qu'il passe son chemin '. » C'était se condamner, bon gré mal gré, à faire des miracles, ou à passer son chemin.

Mais d'abord, ne fait pas des miracles qui veut : en prétexter de faux, c'était chercher le ridicule de gaieté de cœur: autant valait y renoncer. Comment se tirer de ce mauvais pas? Il faut lire les écrits de Luther pour voir comment il met son esprit à la torture pour imaginer un expédient quelconque. Dans une analyse critique, pleine de finesse et d'inté-

1. Œuvres de Luther, ('^W. Wali-li.. i.\, llili'.i. Lutlifr rtait tellenifiil coiivaiiuni dr- ce priucipf (''uoucé par Terfullipu, qu'il dominait Érasnu' iIp r.onfiniier par des miracles ?a doctrine sur le libre examen. C'est également en se fondant sur l'absence de miracles, qu'il déniait le droit d'euseicrner aux swinfjfliens, aux anabaptistes et à tous les prédicateur.-^ protestants (|ui s'étaient séparés de lui.

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rêt, le docteur Doellinger, de Munich, a démontré, pièces en main, que Luther a changé d'opinion quatorze fois en vingt-quatre ans sur cet article décisif de la mission \ En premier lieu, le réformateur déclare tout uniment qu'il ne fera pas de miracles pour confondre les papistes qui en demandent de lui. Plus tard, il se ravise et menace ses ennemis d'en faire, si on le pousse à bout, ajoutant néanmoins, par mesure de précaution, qu'il espère que cela ne sera point nécessaire et qu'on n'en viendra pas à cette extrémité. Enfin, il hasarde par-ci par-là quelque petit miracle, comme, par exemple, la fuite de la duchesse Ursule de Munsterberg du couvent de Freyberg ; malheureusement, il se trouva que le couvent n'était pas bien clos ; dès lors le prodige tombait. Luther semble avoir compris qu'en insistant davantage il s'exposait à devenir la risée du public : aussi liien l'esprit le plus satirique du temps, Érasme, avait-il déjà dit qu'en fait de miracles, les réformateurs n'étaient jamais parvenus à guérir un cheval boiteux. Et pourtant, à défaut de miracles, quel Hioyen de justifier son titre d'évangéliste divinement envoyé avec charge de rétablir l'Église, détruite depuis plus de mille ans^? Pour trancher la difficulté, cet homme versatile se mit à prétendre que chacun a le droit de prêcher et d'en-

1. La Béforme et son développement intérieur, L III, p. 199 et suiv.

2. Ou ne saurait croire à quels tourments l'absence de mission légitime livrait par intervalles Tâme de Luther. Pour se tranquilliser, le nouvel apôtre regardait ses remords de conscience comme des tentations de Satan. « Le diable, écrivait-il, s'entend à merveille à nous tourmenter. Ali ! vraiment ! dit Satan, vous prêchez l'Évangile ! Et qui vous l'a commandé? qui vous a douué mission de prêcher, comme jamais homme ne l'a fait depuis tant de siècles"? Et si cela déplaît à Dieu, et que vous soyez coupable de la damnation de tant d'âmes? » Point d'interrogation terrible, qui vient se poser devant Luther en plus de vingt endroits de ses œuvres, et qu'il ne fait jamais suivre que de réponses embarrassées où

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scijjrner, nu-me sans mission. A coup sûr, cela était radical : 1(^ mot ne devait pas tomhcr à tcrro, et d'étranjj;es prédicanls surgirent de toutes parts. Quand Luther vit l'usage qu'on faisait de sa permission, il changea de langage, déclarant que quiconque se livre à la prédication sans mission sera précipité dans l'enfer, et que, pour lui, il tient sa mission de la commune de Wiltemherg. Mais, lui disait-on, en vertu de quelle charte tombée du ciel cette bienheureuse commune de W'ittemberg pouvait-elle charger un homme de réformer l'Église entière dans sa doctrine et dans son culte? De toutes les explications tentées par Luther, nulle n'était plus {ùtoyable. Aussi, à quelques années de là, nouveau changement de front. Alors, c'est des princes et des autorités temporelles que l'investiture descend sur le front de l'oint du Seigneur. Et où donc avez-vous lu, répliquaient les théologiens catholiques, que l'Évangile confère un pareil droit aux magistrats civils? Vous imaginez-vous par hasard que Jésus- Christ et les apôtres tenaient leur mission des princes de leur temps, de Tibère ou d'Hérode ? Luther ne sortait d'un embarras que pour retomber dans un autre. Sommé sans cesse de produire les preuves de sa mission, il se retourne vers rÉglise romaine, et, le croirait-on? cherche dans son litic (le docteiu' en théologie la justification de sa conduite '.

-e peint le trouble d'uue couscieiice ueciih.iince. [Œuvres de Luther, èdH. Walch., XXII, 10S7 et suiv., 1141, 1177, l2o6, etc.) Tant il se sentait iucapablo de relever avec succès le défi que TertuUieu portait déjà aux sectaires du deuxième siècle : « Probent se novos apostolos esse. »

i. 11 ne donnerait pas, disait-il, son doctorat pour le monde entier : il perdrait courage et désespérerait bien certainement, s'il n'avait commencé à prêcher sa nouvelle doctrine eu vertu de sou titre de docteui- : tiers de son doctorat, il n'a aucune mission qui puisse le rassurer. iÉdil. \Valrb.. X. 1803; \x. 207i et sniv.. xx. 20Sn;; Un docteur eu théologie

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Il eût été impossible de se contredire plus grossièrement. Eh quoi! lui répondait-ou de toutes parts, vous prétendez tenir votre mission d'une Église que vous avez déclarée déchue de toute espèce de droit! vous vous appuyez sur votre titre de docteur en théologie catholique, titre que vous appeliez naguère le caractère de la bête ! Franchement, croyezvous que l'Église romaine, en vous conférant ce titre, ait voulu vous donner la mission d'enseigner qu'elle est la grande prostituée de Babylone et la synagogue de Satan? Pour le coup, c'était pousser la plaisanterie un peu loin. Sans ressource de ce côté-là, Luther vint enfin se retrancher jusqu'au bout dans une preuve qu'il avait d'ailleurs alléguée dès le commencement. Ma mission, disait-il, se prouve par le succès de mon œuvi-e : la propagation rapide de ma doctrine, voilà mes miracles, cela me suffit. Il oubliait que saint Paul l'avait réfuté à l'avance : « La doctrine des hérétiques, écrivait l'apôtre à Timothée, gagne comme la gangrène : Sermo eorum ut cancer serpit. » Le succès de son œuvre ! Mais quoi de plus facile à expliquer humainement ? Les princes et les peuples affranchis de toute autorité religieuse, les biens du clergé et des monastères livrés au pillage, la morale dépouillée de ce qu'elle a de pénible et d'austère, les bonnes œuvres déclarées inutiles au salut, les plus saintes promesses violées et foulées aux pieds, l'orgueil désormais sans frein, les passions déchaînées, les instincts les plus vils de l'homme glorifiés et satisfaits, n'étaient-ce point des motifs pleinement suffisants pour rendre compte de l'accueil favorable qu'avait rencontré sa prédication? Qu'y avait-il là de plus miraculeux

catholique recevant de l^Église la uiissioii el le iliuit de lu i-eliverser ! Il h"v .ivnil ()Hf LidliPi- qui |>ùt fSp repaître de pareilles imafrlnatlous.

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(|ue dans la propagation du mahométisme ? Pour réussir de la sorto, auprès dos hommes, ou n'a pas l)esoin d'opérer des miracles : il n'y a qu'à laisser faire, cela va de soi. Ce qui es! divin, ce qui est surnaturel, c'est de faire triompher dans le monde, en dépit de l'orgueil et des passions humaines, les sévérités de l'Évangile, les pratiques de la pénitence et de la mortification, le renoncement à soi-même, l'humilité, la chasteté, la charité, toutes choses (|ui nous répugnent et nous blessent. Voilà ce que les apôtres avaient fait; et c'est pourquoi le succès de leur prédication prouvait aux yeux du monde la divinité de leur œuvre.

Vous le voyez, Messieurs, pas plus qun les novateurs du deuxième siècle, ceux du seizième siècle ne parvenaient à justifier leur insurrection contre l'Église. Le défi de Tertullien : Probent senovos apostolos esse, est resté sans réponse valable d'un côté comme de l'autre. Nous avons dit que Luther, pressé par l'argument qu'on tirait contre lui des promesses de Jésus-Christ, avait fini par reconnaître l'indéfectibilité de l'Église. « Si Dieu ne peut mentir, écrivait-il au prince Albert de Prusse, l'Église ne peut errer. » Ce raisonnement était fort juste, mais il condamnait le moine apostat et ses adhérents. Car, si l'Église ne peut errer, comment soutenir, avec les protestants, qu'elle était devenue une école d'impiété et d'idolâtrie? La contradiction était flagrante. Pour y échapper, les sectaires eurent recours à un procédé des gnostiques. Ceux-ci, comme Tertullien nous l'apprend, prétendaient que la vraie foi était arrivée jusqu'à eux par un canal mystérieux et caché ; que les apôtres avaient communiqué en secret et à un petit nombre d'affidés la véritable interprétation des Écritures ; partant, que le règne de Dieu s'était prolongé dans l'Église des hommes spirituels ou des pneumatiques, bien

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(lidérento de FÉf^lise extérieure et visible '. C'est à cette chimère d'une Église purement invisible que Lutlier se rattacha connue à ujie planche de salut. Sans doute, se prit-il à dire, le mensonge et Terreur n'ont point prévalu contre l'Église du Jésus-Christ; mais l'Église de Jésus-Christ, cette Église victorieuse de l'enfer et du monde, n'est pas une Église extérieure et visible, c'est une Église invisible, l'Église des justes, l'Église des saints, l'Église des prédestinés; car l'Église n'est que dans l'esprit, et le bercail des élus est une association purement intérieure^. Mais, répondaient les théologiens catholi(jues, cette Église invisible, oîi est-elle ? Par quelle porte

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