Adv. Marcionem. i, I
■2. C'est ainsi ijup, dans Ips premières années du troisième siècle, TertuUien réfutait ex professa la tlièse i\u paulinisme, qu'uue école de critiques prolestants a j-eprise de nos jours, l'ar où l'on voit combien soûl vieilles ces prétendues nouveautés à l'aide desquelles nos modernes fantaisistes surprennent la bonne foi des lecteurs ignorants en matière théolof,'ique.
L'IDÉL DE Î)1EL. âio
A coup sûr, la mise en scène est lial)ilement ménagée: lieu.'C et personnage, tout est disposé en vue de produire un grand elïet ; mais vous jugerez sans doute comme moi qu'à force de prodiguer les traits et les couleurs, l'artiste a dépassé le but. L'infortuné sectaire reçoit dételles injures qu'il Unirait par devenir intéressant, si cela était possible. Il est évident que ïertuUien frappe trop fort pour toucher juste. Je regrette ({u'ayant remanié son manuscrit à différentes reprises, il n'ait pas senti le besoin de retoucher cette page qui, à la vérité, étincelle de vigueur, mais qui n'en rappelle pas moins la rhétorique africaine dans ce qu'elle a de plus déclamatoire et de plus entlé :
« La mer qui s'appelle Pont-Euxin (c'est-à-dire la mer hospitalière) a reçu par une ironie de mot un nom que dément sa nature. Ne croyez pas que sa situation la rende plus favorable aux navigateurs. Elle s'est éloignée de nos plages civilisées comme si elle avait honte de sa barbarie. Les peuples les plus iéroces habitent ses rivages, si toutefois c'est les habiter que d'y vivre errants sur des chars. Point de demeure fixe, des habitudes brutales, la promiscuité des femmes, des voluptés grossières et sans voile. Leur arrive-t-il de se cacher? le carquois dénonciateur est suspendu au joug pour écarter d'indiscrets témoins. Ils ne rougissent pas de ces armes accusatrices. Ils égorgent leurs parents, dont la chair se mêle, dans leurs festins, à celle des animaux. 3Ialheur à qui meurt sans laisser aux siens l'espoir de le dévorer! la malédiction pèse sur son trépas. Là les femmes sont étrangères à tous les sentiments de pudeur naturels à leur sexe. Les mères refusent la mamelle à leurs enfants. Au lieu d'une quenouille, la hache ; en place du mariage, les exercices de la guerre. Le ciel luimême est de fer dans ces régions sauvages. Jamais le jour lumi- T. n 16
'^i6 COMUt; MARCION ET VaLENTIN.
neux, un soleil qui ne se montre qu'à regrel ; pour atmosphère, de sombres vapeurs; pour toute saison, Ihiver; pour lout vent, ra({uilon. Les liquides ne recommenceni à couler qu'à l'aide de la flamme ; le cours des fleuves est enchaîné par les glaces, les montagnes grandissent sous les neiges qui s'y amoncellent. Partout la torpeur, l'engourdissement. En ces lieux il n'y a d'ardent que les passions féroces. Aussi la scène tragique leur a-t-elle emprunté le thème de ses fables, les sacrifices de la Tauride, les amours de Colchos, les croix du Caucase. Mais le Pont n'a rien de plus barbare ni de plus triste ■que d'avoir donné naissance à i\Iarcion,Marcion plus farouche que le Scythe, plus inconstant que l'Hamaxobien, plus sauvage que le Massagète, plus audacieux que l'Amazone, plus ténébreux que les brouillards, plus froid que l'hiver, plus fragile que la glace, plus fallacieux que l'Ister, plus abrupt que le Caucase^ »
Voilà qui s'appelle, en style familier, éreinter un homme. Impossible de draper un homme avec plus de liberté et de sans-façon. Ce n'est pas tout : Tertullien est loin d'avoir épuisé son vocabulaire; il va reprendre de plus belle :
« Faut-il s"en étonner? Le sectaire déchire par ses blasphèmes le vrai Prométhée, le Dieu tout-puissant. Oui, Marcion est plus acharné que les bêtes issues de cette barbarie. En effet, montrez-moi un castor plus habile à mutiler sa chair que ce destructeur du mariage? Quel rat du Pont est armé de dents aussi incisives que ce rongeur des Évangiles ? 0 terre qui avoisines l'Euxin, tu as inventé une bête plus chère aux philosophes qu'aux chrétiens. Ce chien de Diogène, une lan^ terne à la main, cherchait autrefois un homme en plein midi»