CONTRE MAUCION ET VALENTIN
dans la pluralité, sans que rien puisse en limiter le terme. Alors vous voilà derechef en plein polythéisme, ou bien vous allez vous perdre, à la suite des Valentiniens, dans des généalogies sans fin. Il n'y a de salut pour l'intelligence humaine que dans le dogme chrétien de l'unité de Dieu*. Le duali^me de Marcion se reproduisait également dans sa doctrine sur les attributs divins. Ne pouvant concilier la justice avec la bonté, cet amateur d'antithèses aimait mieux admettre deux dieux que d'en reconnaître un seul à la fois juste et bon. TertuUien lui répond que ces deux perfections, loin de s'exclure, s'appellent l'une l'autre : sans la justice, la bonté dégénère en faiblesse ; et la justice séparée de la bonté ressemblerait à une tyrannie. Nous avons vu, en parlant de saint Irénée, avec quel sens ferme et droit le disciple de saint Polycarpe soutenait contre Marcion cette même thèse, que Luther essaya d'ébranler, à l'exemple du sectaire de Sinope^. C'est pourquoi je ne m'y arrêterai que pour montrer comment le prêtre de Carthage s'est rencontré avec l'évêque de Lyon sur la question des attributs divins :
« Il faut à Marcion un Dieu sans jalousie, sans colère, sans condamnation, sans châtiment, en un mot, un Dieu qui ne soit pas juge. Mais alors où est la raison des lois qu'il pose, où la trouver dans sa plénitude? Étrange Dieu que celui qui établit des préceptes pour ne pas y donner suite ! qui défend le péché et le laisse impuni, parce qu'il s'abstient de le juger, étranger qu'il est à tout sentiment de rigueur et de sévérité ! A quoi bon interdire des prévarications qu'il ne venge pas une fois commises? Mieux vaudrait ne pas défendre ce qu'il
i. Adv. Marcionem, i, 5.
2. Saint Irénée et l'éloquence chrétienne dans les Gaules, ieçon xviii», p. 39'». .'i9;j.
L'IDÉE DE DIEU. 2ol
ne peut châtier, que de ne pas châtier ce qu'il défend. Bien phis, il devrait permettre l'iniquité sans détour, puisque, ne la punissant pas, il la prohibe sans cause. Car on permet tacitement ce qu'on interdit avec l'intention de ne pas punir. Mais non, d'une part, le Dieu de Marcion juge le mal en ne le voulant pas, et le condamne en l'interdisant; de l'autre, il l'autorise en ne le réprimant pas, et l'absout en s'abstenant de le châtier ! 0 Dieu prévaricateur de la vérité et destructeur de sa propre loi ! Il redoute de condamner ce qu'il accuse ; il craint de haïr ce qu'il désapprouve; il défend de faire, et tolère le fait accompli; il veut bien déclarer son éloignement pour le mal, mais non le prouver par des actes. Une pareille bonté est une chimère, toute cette législation un fantôme, et ces préceptes une lettre morte qui assure au crime sa séiurite. Écoutez, pécheurs, et vous tous qui ne l'êtes pas encore, prêtez l'oreille, afin d'apprendre à le devenir. On a inventé à votre usage un Dieu plus commode, un Dieu qui ne s'offense pas, qui ne s'irrite pas, qui ne se venge pas; un Dieu c.ans l'enfer duquel il n'y a ni flamme, ni grincements de dents, ni ténèbres extérieures. Il est bon : voilà tout ; s'il défend de pécher, c'est une vaine formule. Vous pouvez lui obéir, si vous le voulez, afin de paraître l'honorer; pour de la crainte, il n'en veut pas\ »
Nous retrouvons là ce ton ironique que Tertullien aime à prendre après qu'il a triomphé de son adversaire par la force du raisonnement. On ne conçoit guère qu'il puisse venir à l'esprit d'un homme sérieux, de vouloir refuser à Dieu l'attribut de la justice. Toute loi, pour être digne de ce nom, doit avoir une sanction, et le Législateur suprême ne saurait
i. Adv. Marcionem.l\. 26, 27; ii. d2et auiv.
H-ii coMiii; MAI', CIO N i: T v\!i;Mn.
assurer l'inipunité au mal qu'il défend. Il ne laiidiail pas, Messieurs, conclure de quelques expressions employées dans ce passage que TertuUien considère les attributs divins comme; des qualités liumaines élevées à l'inlini, au lieu d'y voir des pi'rtéctions absolues dont nos facultés ne sont qu'un pâle rellet. L'auteur s'élève au contraire avec beaucoup de force contre ceux qui voudraient faire Dieu à l'image de l'homme, oubliant que c'est l'homme (pii a été formé à l'image de Dieu. Il écarte avec soin de l'idée de rinfini tout ce qui pourrait en rapetisser l'objet. Insensés, s'écric-t-il, ceux qui jugent l'Être divin d'après les choses humaines! C'est précisément le propre de Dieu d'exclure toute comparaison avec les êtres Unis. Sa grandeur cesserait d'être incommensurable si l'homme en avait la mesure. En le nommant, vous repoussez loin de lui tout ce qui participe de l'honmie et de sa condition, car Dieu seul est parfait. Bonté, patience, miséricorde, tous ces sentiments, il les éprouve à sa manière, suo more, sans que rien puisse troubler son immuable essence \ On ne saurait rendre l'idée de Dieu sous une forme plus exacte, ni mieux la dégager des nuages de rai)tliro|)omorphisme ; et je vous prie d'avance de vous rappeler celle belle métaphysique, (juand nous devrons examiner plus tard les accusations qu'on a formulées contre la théodicée de ïertullien. Mais ce qui est plus remarquable encore, c'est la source
1. Adv. Marc'onem. i, l: ii. 2, 10. " IVrvprsuui est nt in humiuis iiua- ,7ine Deiim iuibuas potins qnam Dei liomiuem. — Stnllissimi qui do luniianis lUviua prcpjndicant. — Dp Dpo afjitnr, cujns hoc principalitor l)inprinni ppt, nnllins pxpuipli capexp comparationpui. — Nppas luafînitndinom, non tantam pam agnoscpns, qnantam ?i homo onnii'ariani no«?p potnis?pt, uiafiuitndo non esspt. — J)pnm confitpndo, prrejudicasti nliqne illnni al) omni linmanornm cnuditionnm qnalitate divprisnm. —
Non taïupn ])prfpcte ea obtinpums, qnia soins Dpiis perfertns Qn.f
o !:nii patilnv ?:io niorp. r[no pnni pnti mndpi-ft. pIo. »
d'où le théologien du deuxiènio siècle fait dériver la connaissance de Dieu. Dominé par un supernaturalisme exclusit. Marcion prétendait que l'homme n'avait pu arriver à l'idée de Dieu en dehors de la révélation chrétienne. Tertullien lui répond que cette idée fondamentale est antérieure à l'Évanyile comme aux. livres de Moïse, qu'elle est naturelle à l'àme humaine, dont elle forme en quelque sorte la dot et l'apanaj-e :
« Dès l'ori^fine des choses, le Créateur s'est révélé en même temps que son œuvre, qui a précisément pour but de faire connaître Dieu. Car, bien que Moïse, Aenu plus tard, semble avoir le premier inauguré le culte du Dieu de l'univers dans le temple des saintes Lettres, ne vous imaginez pas pour cela que la connaissance du vrai Dieu soit née avec le Pentateuque. En effet, toute la narration mosaï(|ue ]ious montre qu'elle a commencé dans le paradis avec Adam, loin qu'il faille la dater de l'Égypie et de Moïse. 11 y a plus, la grande majorité du genre humain n'avait jamais entendu parler de Moïse, encore moius de ses livres. Et pourtant elle connaissait le Dieu de Moïse, alors même qu'elle était dominée par les ténèbres de l'idolâtrie. Elle le distinguait de ses idoles, l'appelait Dieu du nom qui lui est propre, ou le Dieu des dieux; elle manifestait sa foi par des locutions de ce genre : « Si Dieu l'accorde ; ce qui plaît à Dieu ; je me recommande à Dien. » Réponds ! n'est-ce pas le connaître que de proclamer sa toute-puissance? Les livres de Moïse n'y sont pour rien. L'àme est antérieure à la prophétie. Car la conscience est la dot originelle de l'àme. Elle ne varie point, elle est la même en Egypte, en Syrie, dans le Pont. Tous voient dans le Dieu des Juifs le Dieu de l'àme. Ne viens plus, hérétique l)arbare, placer Abraham avantlemonile... Dieu a ses témoignages: il a pour témoins et
154 CONTiti: MAUCi(i>' i:t v.vr.R.Mi.N.
(out ce que nous sommes «'t le iiiondc où nous sommes \ » La conscience do Dieu est la (lotori^'inclle de l'ùme! Voilà, Messieurs, une magnifique parole, qui rappelle cet autre mot que nous admirions naguère : L'âme est naturellement chré' tienne. Il n'y a pas seulement dans ces phrases restées célèbres la touche d'un grand artiste, mais encore l'empreinte d'un profond penseur. Nous avons vu, en étudiant le traité du Témoignage de rame, comment Tertullien développe cette belle doctrine". Qu'on ne répète donc plus qu'il a été l'ad' versaire de la philosophie ou (|u'il a méconnu les forces natu' relies de la raison. Il a criti(|ué (*t non sans amertume, les systèmes philosophiques de l'antiquité, cela est vrai; mais autre chose est la philosophie, autre chose ce que les divers chefs d'écoles imaginent sous ce nom. Nul n'est plus éloigné que lui de vouloir absorber la raison dans la foi. Vous l'avez entendu : l'idée de Dieu est la dot de l'âme humaine, qui la possède comme un don naturel. Même sans le secours de la révélation, l'homme, placé en face du monde, peut s'élever jusqu'au Créateur, dont les œuvres proclament l'existence ; Habet Deus testimonia, totiim hoc quod sumus et in quo mmus. Car l'âme a précédé la prophétie, ante anima quam prophetia ; elle rend les mêmes oracles pour tous ceux qui l'interrogent avec bonne foi et dans le silence des passions. Cette voix de la nature peut être couverte par les bruits du dehors, mais elle éclate par intervalle à travers le mensonge et l'erreur, qui cherchent à l'étouffer. L'idolâtrie elle-même n'a pu la dominer entièrement, et les débris du monothéisme répandus dans le monde païen attestent ce consentement uni-