‹ TertullienChapitre 135 sur 237 · LE DOGME DE LA CRÉATION · texte numérisé non relu

LE DOGME DE LA CRÉATION

Hjoiinour du métier, à tirer des lignes un peu plus droites que sa vaison ; là, il déclai'e que le peintre a fait son propre portrait eu représentant la matière à l'état informe et chaotique, etc, Évidemment, l'habitude de tourner ses adversaires en ridicule était devenue chez le prêtre de Garthage une seconde nature. Mais laissons de côté ces vivacités de ton et de forme, que nous avons déjà relevées plus d'une fois, pour nous attacher au fond de la controverse. Tout en concluant fort mal, Hermogène posait la question dans ses véritables termes. Voici son argumentation, telle que Tertullien la résume.

Il n'y a que trois hypothèses'possibles pour expliquer l'ori* gine du monde. Dieu a tiré le monde de sa propre substance ; ou il l'a créé de rien, en vertu de sa seule volonté ; ou enfin, il l'a formé avec le secours d'une matière préexistante. Mais d'abord il est absurde de prétendre que Dieu ait tiré le monde de sa propre substance, parce que les êtres ainsi produits seraient autant de parcelles de lui-même ; or, Dieu n'admet aucun partage, puisqu'il est indivisible et immuable. Autre contradiction. Si Dieu tirait le monde de son propre fonds, il serait à la fois complet et incomplet; complet, parce qu'il existe ; incomplet, parce qu'il devient. L'Être parfait exclut le devenir; car l'on ne devient que parce qu'on n'est pas tout ce que l'on pourrait être^ Donc le monde n'a pas été formé de la substance divine.

Vous voyez d'après cela qu Hermogène rejetait bien loin le panthéisme, contre lequel il présente d'excellentes raisons. Dieu ne devient pas, il est : faire sortir le monde de son sein

1. Adv, Hermogenem, ii. « Si enlm esset, non fieret, esset enim. » On dirait r-ue l'auteur a en vue le système de Hegel et jusqn^à la terminologie empioyée par ce philosoplie.

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par voie d^'iiiatiatioii ou (l'in'a<liali(»ii, (•'(•.■%L le sôuiiietlrr i:iimênu' à la loi du jH'o^it's ou du cliaiifïoment, c'est détruire son iniinulabilité. Los panthéistes ont beau réplicpicr (pi'ils ne divisent pas la substance divine, puisqu'ils la proclament une et identique dans tous les êtres ; outre qu'il est inqiossible de concevoir des êtres réellement existants qui ne soient pas en même temps des sui)slances propres et distinctes, il sera toujours vrai de dire (pie les panthéistes sont oblij^és d'introduire des modifications dans la substance divine, d(! lui attribuer des phénomènes variables, des tonnes imparfaites, ce qui revient à nier la perfection absolue. Hermogène était donc londé à voir la destruction de l'idée de Dieu dans riiypothèse (pii tire le monde de la substance divine; mais. |)ar une inconséquence non moins manifeste, il refusait d'admettre la création ex nihilo, et reproduisait contre ce dogme les objections du panthéisme qu'il vcnail de i.'l'u 1er. (Test ici qiu' l'altendait son adversaire, prêt à lui taire comprendre les embarras de sa position.

Dieu, (jui est la bonté uiênic disait Hermogèue, n'a pu vuuloii' pi'oduirr (pic des choses bonnes et très bonnes. Si donc, et Texpérience le pi'ouve, il eu existe de mauvaises, cela ne peut provenir de son choix ni de sa volonté: il faut nécessairement que la puissance divine ait trouvé un obstacle invincible dans <|uelque matière préexistante, oîi le mal prend son origine. Il y a plus : Dieu ne saluait acqu('rir de nouveaux titres ni de nouvelles perfections. De même (ju'il n'a jamais cessé d'être Dieu, il a toujours été Seigneur; or il ne l'aurait pas toujours été si le monde avait eu un commeii' cernent; d'où il suit (pie la matière est éternelle \

L Adv. Hermûjenem, ii. m.

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Ji est évident, Mcssiotirs, ([ue les deux objections d'Ucrmogène résument ;iu tond ce (|ue les panthéistes ont coutume d'opposer au dogme de la création. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est que les partisans de ce système ne sont nullement recevables à soulever des diflficultés (jui se retournent contre eux, et avec bien plus de force. Mettons que l'obje:tion tirée du mal soit embarrassante pour nous ; elle l'est cent fois davantage pour les panthéistes. Au moins, nous mettons le mal en dehors de Dieu; eux, au contraire, sont obligés, bon gré mal gré, de le placer en Dieu, ce qui est contradictoire, ou de le nier, ce qui est contraire à l'évidence. Le monde est imparfait, disent-ils: or. l'être parfait ne peut rien produire (l'impartait. Fort l)ien : mais enfin, puisque ni vous ni nous ne pouvons nier cet imparfait, il vaut encore mille fois mieux le placer, comme nous, en dehors du parfait, ce ([ui peut être difficile à comprendre, que d'en faire, avec vous, une partie du parfait, ce qui est une contradiction palpable. Même réponse à l'objection tirée de ce que Dieu aurait acquis par la création un titre ou une qualité qu'il ne possédait pas auparavant, celui de Créateur ou de Seigneur. Il est clair <|ue cette objection repose sur une confusion d'idées déplorable entre le temps et l'élernité. ((ui ne peuvent pas se comparer, car pour Dieu il n'y a ni avant, ui pendant, ni après. Si elle prouve quelque chose, c'est la faiblesse de notre entendement, incapable de saisir par une vue claire et distincte le rapport qui existe entre une cause éternelle et un eti'et temporaire. En tout cas, elle se trouve écartée par ia distinction essentielle que nous établissons entre réternit é. qui est un point immobile, invariable, et le temps, qui se compose d'une succession de moments. Mais, encore une fois, les [>anlliéistes u'oul pas le droit de la faire. p;uve (pi'elle se

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reproduit pour eux accablante et décisive. Il nous est permis, à nous, do la repousser comme un non-sens, parce que nous ne faisons pas remonter à Dieu les changements d'une substance différente de la sienne; mais des hommes qui ne craignent pas d'idenlilier la substance divine avec celle du monde, sont contraints de reconnaître que leur Dieu change à tout instant, qu'il n'est pas aujourd'hui ce qu'il a été hier, et qu'il ne sera plus demain ce qu'il est aujourd'hui. Voilà, Messieurs, la différence : nos adversaires ne sauraient nous opposer une seule objection qu'ils ne soient tenus de résoudre tout comme nous, et nous pouvons leur en faire qui ne nous atteignent nullement : en nous sommant d'expliquer des mystères, ils sont obligés, pour leur compte, de dévorer des contradictions.

Voyons maintenant si le dualisme a été plus heureux dans son attaque contre le dogme de la création. A la place de l'unité de substance, qu'affirment les panthéistes, il met l'éternité de la matière. C'est la conclusion d'IIermogène. Or, Messieurs, je n'ai guère besoin de vous faire observer que la solution proposée par les dualistes est la plus faible de toutes : elle n'échappe aux embarras du panthéisme que pour Retomber dans des contradictions encore plus grossières. Ces Contradictions, Tertullien les relève avec beaucoup de force. Vous admettez, dit-il à Hermogène, une matière éternelle dont Dieu aurait eu besoin pour former le monde. Mais si la matière est étemelle, elle est égale à Dieu, car l'éternité est un attribut distinctif de l'Être divin. C'est le propre de DieU d'exister par lui-même, de n'avoir ni commencement ni fin, en d'autres termes, de n'être pas soumis aux conditions du temps, qui est la mesure des existences finies. Donc, affirmer

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rétoniilé de la matière, c'est l'égaler à Dieu ^ No dites pas que, tout en possédant l'éternité comme Dieu, la matière ne participe point au reste de ses attributs. Du moment que vous lui reconnaissez une seule perfection infinie, vous êtes obligé de les lui accorder toutes. Ce qui est éternel existe par soi, et possède, en conséquence, la plénitude de Tètre, sans qit'on puisse lui assigner la moindre limite sous quelque rap* port que ce soit. Voilà donc, à côté de Dieu, un deuxième principe également nécessaire, immuable, absolu, parfait. Quelle absurdité ^! Ce n'est pas tout : en voulant élever la matière jusqu'à Dieu, vous rabaissez Dieu au-dessous d'elle : vous le placez dans un état d'infériorité et de dépendance relativement à un principe dont le concours lui serait indispensable pour former le monde ^ En résumé, vous établissez deux dieux, et en les limitant l'un par l'autre, vous les détruisez. Il n'y a d'issue pour la raison humaine que dans le dogme de la création :

« L'essence du Dieu unique exige impérieusement cette condition : il n'est unique que parce qu'il est seul ; il n'est seul qu'autant que rien n'existe avec lui ; il sera donc le premier, parce que tout est après lui ; tout est après lui, parce que tout provient de lui; tout provient de lui, parce que tout sort du néant; de manière que l'Écriture a pu dire avec raison : « Qui a pénétré les desseins du Seigneur ? Qui est entré « dans son conseil? Qui a-t-il consulté? Qui lui a enseigné les

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