I. Adv. Hennogenem , xvi
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capable de faire le bien ou le mal, ce n'est pas créer le mal: il y a un abimc entre ces deux idées. Le péché provient de l'abus que Thomme fait de sa liberté; or l'on ne prouvera jamais que Dieu fût tenu de créer l'homme dans un état de liberté assez parfaite pour rendre toute déchéance impossible. La liberté, telle que nous la possédons, est une chose bonne en soi, bien qu'imparfaite. Gela suffit pour écarter tout reproche de celui qui nous l'a donnée. Reste enfin le mal physique, la souffrance ou la douleur. Mais de quel droit prétendre que Dieu aurait dû nécessairement soustraire notre corps à l'action naturelle des éléments, et notre àmc à l'influence des causes morales qui engendrent le malaise et la tristesse? Comment fixer la limite à laquelle il était obligé do s'arrêter dans la répartition des biens ou des maux? La souffrance n'a-t-elle pas ses avantages et son utilité ? N'est-elle pas ordonnée par rapport à une lin supérieure, comme épreuve destinée à exercer nos forces, à manifester notre vertu, à augmenter notre mérite? Placés sur un point presque imperceptible de l'espace, comment pourrions-nous, sans témérité ou sans folie, vouloir juger que telle chose qui nous blesse, qui nous choque, n'a pas sa raison d'être dans le plan général de la Providence ? Assurément, Messieurs, rien n'est aussi facile que d'émouvoir la sensibilité par le tableau plus ou moins chargé des maux qui affligent l'humanité, surtout lorsqu'on ne tient pas suffisamment compte des biens qui les compensent ; mais, envisagées de près, ces difficultés s'évanouissent au regard d'une raison calme et ferme. Nous aurons occasion d'y revenir à propos des questions que soulevaient les hérétiques du deuxième siècle sur la nature et la condition de l'homme.
Jusqu'ici la discussion avec Hermogène s'était renfermée
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dans les preuves rationnelles, celles que l'intelligence humainf tire (le la nature même des choses et des relations nécessaires. Mais, comme tous les sectaires de 1 époque, l'artiste philosophe prétendait justifier son sentiment par l'Écriture sainte; et. chose assez étrange, pour soutenir l'éternité de la matière, il s'appuyait précisément sur le passage qu'invoquent les défenseurs du dogme de la création : In principio creavit Deus cœlum et terrain . Par ces mots, in principio, Hermogène entendait une substance primordiale de laquelle Dieu aurait tiré le monde, comme d'une matière ou d'un principe préexistant. L'artifice était grossier, et Tertullien n'a pas de peine à le dé'truire, en conservant aux mots leur signification propre et naturelle. Ce verset de la Genèse veut dire tout simplement que le ciel et la terre commencèrent d'être au moment où ils furent appelés à l'existence par la volonté divine. Quand nous disons, par exemple, « dans le principe, le potier fit un plat ou une amphore, » nous n'entendons pas désigner par ce principe la matière avec laquelle l'artisan a fait son œuvre, mais le moment où il l'a exécutée. Que si vous cherchez absolument la trace d'une puissance dans cette expression in principio, àv ocpyrr,, eh bien, vous avez sous In main une interprétation plus littérale; traduisez à votre aist': Dieu a fait le ciel et la terre dans sa puissance, in principatii; ou, mieux encore, dans son Verbe, qui a été, en effet, le modèle et l'ordonnateur de toutes choses. Quant à une matière préexistante, il n'y en a pas vestige dans le texte sacré; il eût fallu dire, pour l'insinuer, non pas. Dieu créa dans le principe, mais, du principe. En excluant par son silence toute matière avec laquelle Dieu aurait formé le monde, l'Écriture sainte montre assez qu'il l'a créé de rien^. 1. Adv, Hennogenem, xix. xxii.
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Ce raisonnement de Tertullien est fort juste : et, pour en saisir la portée, il sutïit de bien déterminer les notions de temps et déternité. Presque toutes les oJDJections que l'on a formulées contre le dogme de la création proviennent d'une confusion déplorable" entre deux idées complètement différentes. Ainsi l'on demande co que taisait Dieu avant la création, dans les siècles qui ont précédé le commencement des choses, etc. Même paralogisme pour l'idée d'espace : oîi s'arrête le monde ? quelle en est la limite, et qu'y a-t-il au delà?.... On ne ferait pas ces questions, si l'on savait modérer l'imagination par le trein que la raison doit y mettre. Tout cela suppose que l'éternité est une succession infinie de moments, et l'immensité une addition infinie de grandeurs occupant chacune plus ou moins d'espace. Or rien n'est plus faux. Il n'y a ni temps infini ni espace infini : l'espace et le temps ont commencé avec le monde, dont ils mesurent, l'un, la durée, l'autre, l'étendue ^ ; et même, à parler juste, ni le temps ni l'espace ne sont des êtres réels, mais de simples rapports. Un être n'a de durée, un corps n'a d'étendue que par rapport à un autre ; s'il était absolument seul et qu'on ne pût lui appliquer aucun terme de comparaison, on ne saurait dire de lui qu'il est grand ou petit, qu'il a une existence courte ou longue. D'où il suit que ces mots, avant le monde, en dehors du monde, ne signifient rien, parce qu'ils supposeraient l'existence d'un deuxième monde auquel on pût comparer le premier, pour établir un rapport d'antériorité ou d'extériorité. Encore moins ces mots, avant, après, en dehors, ont-ils un sens quelconque relativement à Dieu, car il n'y a aucune proportion entre l'infinité ou la plénitude
1. Adv. Marciotiem, ii, 3. « Ergo nec teuipus liabuit ante tempus, qua^ t'ecit tempus. sed nec initiiuu ante iuitiuni, qnu' con>tituil iuitium. »
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de l'être, et le temps ou l'espace, qui admettent l'accroissement et la division. Si notre imagination se trouve en défaut dans un ordre de choses qui la dépasse, c'est qu'il y a des limites qu'elle est impuissante à franchir. Il appartient à la raison de venir au secours des sens, pour corriger des représentations matérielles et grossières; sinon, l'on se jette dans l'absurde, en voulant éviter l'incompréhensible.
[1 en est de même. Messieurs, d'une autre erreur, voisine de l'opinion d'Hermogène sur la matière préexistante dont Dieu se serait servi pour former le monde. Les adversaires du dogme de la création se plaisent quelquefois à défigurer ce qu'ils attaquent. Pour se ménager un triomphe facile, ils supposent que. d'après la doctrine chrétienne, le non-être est devenu Têtre, ou bien que Dieu a tiré le monde du néant connue d'une substance qui lui aurait fourni les éléments de son œuvre. Impossible de mieux travestir un enseignement. Par le dogme de la création nous affirmons que Dieu a produit le monde de sa pleine puissance et avec une liberté absolue, qu'il Ta produit sans le secours d'aucune matière préexistante, et quant à la substance et quant à la forme. Laissezjnoi vous rapporter l'excellente définition qu'a donnée de la création un écrivain dont nous avons combattu trop souvent les tendances, pour ne pas saisir avec empressement l'occasion de lui emprunter une page remarquable de bon sens et de clarté :
« Qu'est-ce que cela, tirer le monde du néant? Ce qui n'était pas ne peut devenir. Il est vrai ; mais dire que Dieu a fait le monde de rien, cela ne signifie pas qu'il se soit servi du néant comme d'une matière pour fabriquer le monde; cela signifie que le monde n'existe point nécessairement, qu'il tient de Dieu non seulement sa forme et son mouve
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ment, mais son être, sa substance; qu'il existe bien réellement, séparé de Dieu, quoique dépendant de lui; que la volonté de Dieu a produit le monde librement et par la seule vertu de son efficace, sans le concours (raucuu autre principe, parce qu'en dehors de Dieu et de ses œuvres il n'y a rien ; qu'enfin la puissance de Dieu ne ditîere pas de la nôtre par cet unique caractère que notre puissance est limitée et la sienne sans limite, mais que, de plus, il y a cette différence, (|ue nous pouvons seulement modifier ce qui est, tandis que la vertu de Dieu donne l'être. Quand on affirme on ce sens que Dieu ne peut tirer le monde du néant, ou limite la puissance de Dieu; la puissance de Dieu n'a qu'une seule limite, c'est le contradictoire. La production d'une substance implique-t elle contradiction? qu'on le prouve. Ce n'est pas aux partisans de la création à prouver la possibilité de la création. La toute-puissance de Dieu est démontrée, si quelque chose est démontré. Si l'on soutient que Dieu, qui peut tout, ne peut pas produire un être, il faut prouver l'exception; c'est-à-dire, qu'il faut foin-nir la preuve que la production d'un être est absurde et contradictoire '. »
Cette preuve, Hermogène n'était point parvenu à la fournir ; encore moins avait-il réussi dans sa singulière tentative de démontrer Téternité de la matière par l'Écriture sainte. Chassé du premier verset de la Genèse, il se réfugiait dans le deuxième : « La terre était informe et nue. » Oui, lui répond Tertullien, cette même terre, cette terre créée dont l'écrivain sacré vient de parler, et non une matière incréée dont il n'est dit mot dans le texte. Mais, répliquait le sectaire, il est écrit : « La terre était ; » donc elle a toujours existé. Grande
1. M. .Iiilos Simon. Histoire di' l'Ècoli' d'Alexandrie, t.I. p. ^r.S.
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difiîciiltt' vraiiiKMil! s'écvic le prêtre d Garthage. Sans lo iiioiiidi'o doute, la terre était, à partir du moment où Dieu la créa; mais où avez-vous lu qu'elle existât auparavant^? J'abuserais de votre patience, Messieurs, si je m'étendais davanlage sur des arguties qui n'ont pas la moindre valeur scientilique. Toutefois, il est facile de comprendre que les premiers écrivains de PÉglise aient dû mettre un soin extrême à écarter du ie\tc biblique toute interprétation empruntée aux cosmogonies anciennes. Les hérétiques abusaient de quelques expressions du récit de la Genèse, si sobre en détails, pour y transporter le chaos chanté par les poètes, ou la matière élernelle rêvée par les philosophes. Voilà pour- <fuoi Tertullien s'attache avec tant d'énergie à éloigner de la narration de Moïse tout ce qu'elle ne renferme pas, pour la résumer en ses deux points principaux : la création générale de toutes choses, et la formation progressive de la terre :
« Je vois Dieu, dit-il, consommer toutes ses œuvres par degré, faisant d"abord paraître le monde avec des éléments incultes, puis le consacrant comme un temple après avoir donné à ces éléments leur forme. Il ne commence point par inonder le jour des splendeurs du soleil : par tempérer les ténèbres au moyen des rayons consolateurs de la lune ; par semer dans le ciel, comme autant de signes, les étoiles et les astres; par peupler les mers de leurs gigantesques habitants. Il ne dote pas sur-le-champ la terre de sa riche fécondité. D'abord il lui donne l'être; plus tard il la complète, pour qu'elle ne reste pas vide. Car, dit Isaïe, il a voulu faire d'elle non pas une demeure vide, mais un lieu habité. Maintenant donc que la voilà créée, elle deviendra parfaite un jour :