I. Sixième Avertissement aux protestants, p. n
TRENTE-TROISIEME LEGON
Le traité de l'Ame. — L'anthropologie chrétienne. — TertuJlien devanop et prépare les travaux de saint Augustin sur cette partie de la science théologique. — Dignité de rhomme; sa place dans l'ensemble des choses. — Belle définition de l'iiomnie. — Nature de l'âme. — Dans quel sens Tertullien attribue à l'âme la corporéité. — Il exclut du composé humain toute substance différente de l'âme et du corps. — L'animisme et le vitalisme ou dynamisme vital.— Comparaison de ces deux systèmes. — Comment l'âme peut être appelée la forme substantielle du corps. — Facultés de l'âme.— Certitude du témoignage des sens.— Rapports entre le sens et l'intellect. — Origine des âmes. — Réfutation de la préexistence des âmes et de la métempsycose.
Messieurs,
Dieu, le monde et l'homme, tel est le triple objet de la science tant religieuse que philosophique. En parcourant le vaste domaine de la théologie chrétienne, Tertullien avait traité successivement de la connaissance de Dieu et de ses attributs, du mystère de sa vie intime enseigné par la révélation, et de son activité extérieure, dont l'univers est le terme. Or ce qui nous intéresse le plus dans l'ensemble des êtres créés, c'est l'homme, son origine, sa nature et sa desti' née. De là l'importance toute particulière qui s'attache à cette partie de la science qu'on appelle l'anthropologie. Si j'ai réussi à vous donner une idée exacte du caractère de Tertullien, de ses aptitudes et de ses tendances, vous devez com- ])i'endre à quel point un tel sujet se trouvait en harmonie
avec les qualités de cet esprit positif et pratique. Habitué à envisager de préférence le côté moral des doctrines, et leur influence sur la conduite de la vie, le prêtre de Carthage se sentait moins de goùf pour les questions métaphysiques. Sous ce rapport il est une expression fidèle du génie occidental, auquel du reste il n'a pas peu contril)ué à imprimer cette direction. Quiconque a étudié l'histoire ne peut manquer d'être frappé de ce fait : tandis qu'en Orient, pendant les premiers siècles de l'Église, l'esprit spéculatif des théologiens grecs s'est exercé sur ce qu'il y a de plus abstrait dans la doctrine, le mystère de la Trinité, les controverses, en Italie et en Afrique, ont porté principalement sur les conditions de la nature humaine, sur la grâce et le libre arbitre, sur la rédemption et la chute. Il y a là, sans contredit, deux grandes écoles, ou, si vous aimez mieux, deux courants d'idées qui partent de Tertullien et d'Origène. D'une part, c'est la métaphysique chrétienne s'élevant à des hauteurs où le regard de l'homme se trouble; de Tautre, la psychologie chrétienne plongeant dans des abimes dont le fond nous échappe. Malheureusement, des deux côtés, il y a eu des écarts funestes; et, pour éviter toute rupture d'équilibre entre des forces si diverses, il a fallu ce centre de gravité fixe et immobile que Dieu a établi au cœur de l'Église. Quoiqu'il en soit, le traité de Tertullien sur VAme inaugure, pour l'anthropologie chrétienne, le mouvement scientifique qui traversera le troisième et le quatrième siècle avant d'aboutir aux travaux de saint Augustin. On ne peut pas se le dissimuler : parmi les opinions physiologiques ou médicales qu'émet le prêtre africain, il y en a qui ont vieilli, comme il en est d'autres que la science moderne a rajeunies; mais, en tenant compte de l'époque oîi il écrivait, il est impossible de ne pas voir dans cette compo-
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sition moitié théologique, moitié philosophique, un véritai)!»' trésor de science et d'érudition.
En raisonnant contre Marcion, rjui clRTchait à rabaisser l'œuvre du Créateur, Tertullien avait déterminé le rang qui revient à l'homme dans le plan divin. L'univers, disait-il, est une manifestation sensible des attributs divins; mais, pour que cette manifestation fût vraiment digne de la sagesse souveraine, il fallait un être auquel Dieu pût se révéler dans l'ouvrage de ses mains; cet être, c'est l'homme. La bonté infinie n'a pas voulu rester éternellement cachée; voilà pourquoi il lui a plu d'appeler à la vie des intelligences capables de la connaître, et douées du pouvoir de pratiquer le bien. Avant de créer l'homme, elle lui prépara sur cette terre un domicile passager, image du séjour éternel qui l'attend *. Tertullien a une si haute idée de l'homme, de cet animal sublime, commit il l'appelle dans son langage énergique, qu'il ne craint pas de le mettre au-dessus des anges, en lui assignant une origine et un pouvoir plus élevés *. En cela, sans doute, il se trompait; mais cette exagération même prouve combien il était loin de méconnaître la grande place que l'homme occupe dans l'ensemble des choses. Aussi a-t-il dirigé vers l'étude de l'àme humaine toute l'attention d'un observateur sagace et pénétrant.
D'abord il admet sur ce point, et à juste titre, deux sources de connaissances, l'une naturelle, le sens commun ou la raison, et l'autre surnaturelle, la révélation. Cet homme, qu'on s'est plu si souvent à dépeindre comme un ardent adversaire de la philosophie, n'hésite pas à reconnaître que les sages de