‹ TertullienChapitre 165 sur 237 · De Anima, xvii · texte numérisé non relu

De Anima, xvii

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ligne droite. C'est la distance où nous sommes dune tour carrée qui nous la fait paraître ronde, parce que les angles et les contours s'effacent à un si long intervalle, et ainsi de suite. Mais les sens ne sont nullement en défaut ; ils remplissent avec fidélité-la fonction qui leur est propre. A l'inlelligence de redresser ces vues erronées, en tenant compte des causes qui nous emptchent de saisir les objets tels qu'ils sont en eux-mêmes. Ébranler la certitude des sens, dans la sphère où doit se renfermer leur témoignage, c'est renverser, avec l'ordre de la nature, les fondements de la foi :

« Que fais-tu, 6 insolente Académie, s'écrie l'éloquent écrivain? Tu détruis les conditions de la vie; tu troubles l'ordre universel de la nature ; tu aveugles la Providence de Dieu lui-même, qui a placé à la tête de toutes ses œuvTes, pour les comprendre, les habiter, les distribuer et en jouir, les sens, maîtres trompeurs et infidèles ! Quoi donc? Ne sontce pas eux qui gouvernent en second toute la création ? N'estce pas d'eux que le monde a reçu sa seconde forme, tant d'arts, tant d'industries, tant d'études, d'affaires, de fonctions, de commerces, de remèdes, de conseils, de consolations, d'aliments, de parures et d'ornements? Ils sont comme la saveur et l'assaisonnement de la vie, puisque c'est par eux que, seul entre tous, l'homme est reconnu pour un animal raisonnable, ayant la faculté de comprendre jusqu'à l'Académie elle-même \ »

En réfutant le scepticisme des académiciens avec autant de vigueur que d'ironie, Tertullien avait fort bien compris quelles conséquences résulteraient de leurs doutes pour la révélation, qui repose en grande partie sur le témoignage des

i. De Anima, xvir.

sens. Il ne manque pasdeconstatoi* les affinités de ce système avec celui des gnostiques idéalistes, qui réduisaient la chair du Christ à un pur fantôme. Ceux-ci établissaient entre l'intellect et le sens, entre la faculté de connaître les choses invisibles et la faculté de percevoir les objets visibles, la même division radicale qu'ils avaient imaginée entre l'esprit et lame: ils faisaient sortir l'intellect de ce qu'ils appelaient la semence spirituelle, et le sens d'une semence purement animale, pour expliquer la distribution des hommes en deux classes, les pneumatiques et les psychiques. Tertullien repousse, et à bon droit, toute séparation entre l'intellect et le sens: il les distingue bien quant à leur objet et à leur mode d'exercice, mais sans les diviser dans la substance qui en est le sujet unique. C'est toujours la même âme qui sert à la fois de siège à la pensée et au sentiment, qui comprend ce qu'elle 'sent et qui sent ce qu'elle comprend, qui perçoit les choses visibles à l'aide des organes du corps, et les choses invisibles au moyen de l'intelligence \ Il ne s'agit donc pas d'isoler l'une de l'autre ni d'opposer entre elles deux puissances qui ont leur racine commune au fond de l'âme. Nous retrouvons dans cette analyse psychologique toute la sagacité de Tertullien. Sans doute, il se laisse entraîner par l'ardeur de la controverse, lorsque, pour venger le sens du mépris des idéalistes, il semble lui donner la supériorité sur l'intellect luimême^. Toute philosophie digne de ce nom admet que notre esprit s'élève aux choses invisibles à l'aide des choses visibles qui en sont l'image, et qu'il ne saurait se passer du secours

1. De Anima, xviii. « Quod perinde per corpus corporalia sentiat, quemadmodum per animum incorporalia intelligat, salvo eo, ut etiam sentiat dum intelliCTit. >,

'2, De Anima, xvm.

.m TUAIT K nt I/AME.

dos sens qui excitent et réveillent son activité ; mais il ne s'en' suit pas de là qu'on puisse disputer à l'entendement la préé' minence sur toute autre faculté, car la sphère de l'intelligence est infiniment plus élevée que celle des sens, comme d'ailleurs Fauteur du traité de l'Ame n'hésite pas à le reconnaître S C'est le défaut du polémiste africain d'exagérer une vérité pour mieux combattre une erreur. Ses adversaires rabaissaient le sens au profit de l'intellect ; cela suffit pour qu'il incline à l'exalter outre mesure: il faut tenir compte de cette tendance lorsqu'on veut arriver à connaître au juste son véritable sentiment.

De même que les gnostiques séparaient l'intellect du sens, pour les rapporter à deux principes différents, ils faisaient naître l'un postérieurement à l'autre. D'après eux, l'enfant n'aurait d'abord qu'une âme végétative et sensitive, àlaquelle l'intelligence viendrait s'ajouter plus tard. Non, répond le" prêtre de Cartilage, l'âme naît avec toutes ses facultés^; ces facultés existent en elle dès le premier instant de la vie, bien qu'à l'état informe et rudimentaire. L'intellect est comme une semence innée qui devra se développer dans des conditions diverses et au milieu de circonstances indéfiniment variées. Pour éclaircir sa pensée, Tertullien ne craint pas de recourir à l'exemple des végétaux, qui cherchent dès le commencement, et par une sorte d'instinct, à s'approprier les éléments nécessaires à la vie. Il y a, dans les descriptions que je vais lire, ce profond sentiment de la nature dont nous avons surpris plus d'une fois l'expression poétique sous la plume du grand écrivain :

1. De Anima, xviii. « Potiora suut quœ IntPlIectu attiuguutiir, ut ppiritualia, quaiii qiiae sensu, ut corporalia. »

2. De Anima, xix. « Quam diciiuus cum oiuui lustructu suo nasci. »

LA SCIENCE DE L'IlOMMli. 333

« Je vois la vigne encore tendre et impul)ère, je la vois (|ui déjà, pleine d'intelligence dans ses œuvres, cherche autour d'elle un appui pour se fortifier en s'enlaçant à lui. Enfin, sans attendre l'éducation du laboureur, sans roseau, sans rameau qui la soutienne, elle s'enroule autour de ce ((u'elle rencontre, plus vigoureuse par son propre naturel que par la direction. Elle se hâte d'assurer sa sécurité. Je vois le lierre, si jeune que lu le supposes, je le vois qui aspire à monter et à se suspendre, sans que personne lui montre le chemin, aimant mieux circuler le long des murs, auxquels il s'unit par le luxe de son feuillage, que de ramper à terre, pour y être insulté volontairement. Au contraire, l'arbuste auquel nuit le voisinage d'un édifice, comme il s'en éloigne à mesure qu'il grandit ! Gomme il cherche un refuge contre le péril I On sent que ses rameaux étaient destinés à s'étendre ailleurs : au soin que met l'arbre à fuir la muraille, on comprend qu^il a une âme, contenue dans cette faible plante qu'elle a instruite et dirigée dès le commencement, veillant toujours à sa conservation. Pourquoi ne prétendrais-je pas à la sagesse et à la science des arbres* ? »

Le sens de la comparaison est celui-ci : un être quelconque, dans la création, naît avec toutes les propriétés essentielles à sa nature; par conséquent, il doit en être de même pour l'homme. L'intelligence n'est pas une faculté nouvelle qui viendra s'ajouter plus tard à l'homme déjà vivant: la vie commence avec l'union de Pâme et du corps, de même que la mort résulte de leur séparation^; or, l'âme est douée radi-

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